‹ De la méthode littéraireChapitre 367 sur 424 · I. — La bonté du poète, et son indulgence pour les enfants · texte numérisé non relu

I. — La bonté du poète, et son indulgence pour les enfants

Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent I et plus loin :

Aussi, dès qu'on m'a vu : — le voilà ! tous accourent.

Ils quittent, pour le rejoindre, non le travail (ce qui se comprendrait sans peine), mais « les jeux, les cerceaux et les balles »... Et comme Victor Hugo n'a pas exagéré, comme nous savons très bien, par les témoins de sa vie, le charme exercé par lui sur l'enfance, force nous est de l'expliquer.

Qu'est-ce que les enfants aiment chez ce monsieur qui n'est plus tout jeune, qui ne peut plus jouer à cache-cache avec eux, ni prendre une part active à la moindre partie de barres ? Pourquoi sont-ils attirés vers le poète pacifique ? Pourquoi se groupent-ils, silencieux et dociles, autour du banc où il s'assied ? Victor Hugo nous le dit dans un de ces vers qui résument toute une pièce, qui nous en révèlent le sens, nous en montrent la profondeur :

Ils savent que je suis un homme qui les aime 1

A quoi le voient-ils?

de M. — 11 leur laisse faire tout ce qu'ils veulent. 11 leur apparaît comme un être...

... Un être auprès duquel on peut jouer, et même Crier, faire du bruit, parler à haute voix...

... Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher...

LA SExNSIBILITÉ DE VIC.TOU HUGO 617

— Connaissez-vous d'autres textes où il laisse voir une ! égale indulgence?

La classe. — UArl cfêlre grand-père.

j — Oui, il a môme pris plaisir à se représenter encore j plus débonnaire qu'il ne le fut en réalité. Il s'accuse volontiers de coupables faiblesses...

S. — La tape !

I J. — Les confitures !

— Et il les confesse avec tant de bonhomie que nous sommes un peu désarmés.

Moi qu'un petit enfant rend tout à fait stupide I

déclare-t-il quelque part(i).

B. — ^L Lanson l'accuse de « solennelle niaiserie ».

— ^L Lanson n'a pas tout à fait tort; nous le verrons tout à l'heure. Mais je suis bien sûr qu'il partage toute notre indulgence pour des vers comme ceux-ci :

En me voyant si peu redoutable aux enfants Et si rêveur devant les marmots triomphants, Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes. Un grand-père échappé passant toutes les bornes, C'est moi... (2)

ou ceux-là :

Ces chers petits ! Je suis grand-père sans mesure... Pas raisonnable enfin. C'est terrible. Je règne Mal, et ne veux pas que mon peuple me craigne... Je leur fais enjamber toutes les lois, et j'ose Pousser aux attentats leur république rose : La popularité malsaine me séduit !

D'ailleurs, en 1842 (date de notre pièce), il n'est pas encore grand-père ; il ne cherche pas la popularité malsaine : la popularité tout court le séduit ; il ne pousse pas la république rose au moindre attentat : il se contente de

(i) Arl d'être grand-père, I, 6.

(a) Art d'être grand-père, XV, i.

6l8 DU ROMANTISME AU RÉALISME

lui laisser la liberté ; et rien que pour cette indulgence, les enfants sentent en lui un ami véritable.

La liberté ! Connaissez-vous beaucoup d'hommes qui la laissent volontiers, pleine et entière, aux jeunes gens, qui aient confiance en elle, qui fassent d elle le principe même de l'éducation ? Savez-vous de quelle époque datent ces idées aujourd'hui banales, en vertu desquelles, au collège comme dans la famille, on a cessé de compter surtout sur la force, où l'autorité s'est faite moins austère, où l'on s'est décidé à attendre de vous

Ln peu moins de respect et plus de confiance.

Il n'y a guère plus de cent cinquante ans. Tout en reconnaissant l'immense progrès réalisé par les Jésuites et les Oratoriens, on peut fixer à peu près au milieu du xviii* siècle le moment où l'éducation s'inspire de principes moins inhumains...

B. — h' Emile !

— Et l'éducation de la nature.

B. — « Tout est bon, sortant des mains de l'Auteur des choses ! »

— La confiance, sinon dans la bonté de la nature, au moins dans les bons instincts de l'homme... et de l'enfant, voilà le dogme nouveau. Jusque là, surtout avant le XVII* siècle, on se proposait de réprimer par les coups les mauvais instincts ; vous savez l'indignation de Montaigne à l'endroit des pédagogues...

de ^L — Les geôles de jeunesse captive!

A. — Et les tronçons d'osier sanglant.

— Depuis, et de plus en plus au cours du xix'' siècle, on s'est aperçu que dans un bon milieu les meilleurs instincts l'emportent naturellement sur les mauvais ; qu'il suffit de fortifier le corps et le caractère pour que la vigueur morale étouffe le vice et la méchanceté dans vos cœurs, et qu'il faut développer en vous, par l'usage de la liberté, le sentiment de vos devoirs, de votre intérêt bien compris.

B. — L'éducation anglo-saxonne !

LA SENSIHILITK UE VICTOIl HLGO 619

A. — L'éducation en plein air...

— Et vous pouvez dire ici: l'éducation selon le cœur d'Hugo. Voilà pourquoi les enfants saluent en lui leur défenseur :

C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons...

A. — Il lavait dit, déjà, dans les Feuilles d^Aatomne ; il avait eu

Trois maîtres, un jardin, un vieux prôtrc, et sa mère !

11 opposait au triste collège, à l'affreux magister, l'influence bienfaisante de la nature. Il représentait sa mère hésitante...

— Dans de bien beaux vers. Lisez-les, page 186 de votre Recueil.

— C'était l'été, vers l'heure où la lune se lève. Par un de ces beaux soirs qui ressemblent au jour. Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour ; Dans son parc, où jouaient le rayon et la bise. Elle errait, toujours triste et toujours indécise...

La pauvre femme entendait les voix mystérieuses, les voix du jardin invisible :

Laisse-nous cet enfant, pauvre mère troublée ! Cette tête au front pur qu'aucun deuil ne voila. Cette âme neuve encor, mère, laisse-nous la. ... Nous ne lui donnerons que de bonnes pensées... Car nous sommes les fleurs, les rameaux, les clartés, Nous sommes la nature et la source éternelle ; Et les bois et les champs, du sage seul compris. Font l'éducation de tous les grands esprits, (i)

— Ces vers sont le commentaire naturel de notre pièce au début ; sans savoir « ce qui s'était passé aux Feuillantines vers 181 3 », les enfants le devinent d'instinct : ils

(i) Bayons el Ombres, Ce ^ui se passait aux Feuillantines vers iiSi3,

sentent que le poète n'est pas un maître comme les autres! ils sentent bien en lui Ihomme de la nature et de la liberté.

II. — La valeur de ses idées, et les résultats de sa conûance.

.1 . L'insuffisance et les dangers de cette indulgence.

Est-ce à dire qu'il ait absolument raison, et les magisters absolument tort ? que la véritable école soit l'école buissonniOre, et que nous n a^'ons à compter que sur les bons instincts de la nature? Le poète lui-même ne l'a jamais pensé, et il eût souri de ceux qui l'auraient cru sur parole.

B. — 11 a pourtant insisté sur ce point.

— Dans quelles pièces?

B. — La pièce des Contemplations Çi^ qui commence par:

Marchands de grec, marchands de latin, cuistres, dogues, Philistins, magisters, je vous hais, pédagogues !

et qui continue à peu près sur le même ton...

A. — La pièce de VArt d'être grand-père(^2) où il félicite Charles d'avoir fait des dessins sur son livre de classe. 11 gémit de le voir surplus

Par un guetteur, homme absolu,

dans l'œil terne duquel luit le pensum insalubre. Et il déclare une fois de plus :

L'enfant a droit aux champs !

— Vous pourriez m'en citer d'autres encore auxquelles s'appliquerait justement l'épithète de M. Lanson... Mais il est trop clair que Victor Hugo, ici, rit de lui-même ; il s'amuse... Je pensais à lui, ces jours-ci, en parcourant un livre paru tout récemment, qui l'aurait intéressé. C'est la confession d'un jeune professeur d'École primaire supé-

{i) Contemplations, Autrefois, I, i3.

(a) Art d'être grand-prre, VI, 8.

i,A Si;>SlBlLlTl': 1)K VICTOK liUGO 6:^1

rieure, qui avait commencé sa carrière dans des dispositions d'esprit analogues à celles de Victor llugo. Le livre s'appelle : L^ homme en proie aux enfants (^i). Vous devinez ce qu'un homme d'esprit a pu tirer de ce sujet, a Sans savoir un mot de pédagogie, déclare-t-il, je n'ignorais pas qu'il fallait la déli-uire pour en instaurer une, la vraie, qui fût anarchiste, .le détestais les programmes, je détestais l'émulation ; je détestais surtout ce qu'on appelle la discipline... » Naturellement, les enfants abusent de sa bonté et se montrent plus inauvais encore qu'ils ne le seraient dans des conditions normales. Un jour que le maître leur dicte en devoir une lettre de Jour de l'An : a Ecrivez à votre oncle, dit-il... — Qu'il crève pour hériter! » siffle un élève, et toute la classe se convulsé de rire. Un autre jour, il les consulte sur leurs goûts, sur leur carrière à venir, et il est épouvanté, navré, écœuré de leurs conGdences. 11 en conclut un instant que « les enfants n'ont pas d'âme ». Un de ses meilleurs élèves conclut, plus simplement et avec plus de justice, que ce professeur trop tendre a manqué de sévérité : « Gela tient à ce qu'il nous laisse trop de liberté, et que nous en abusons. Je suis sûr, écrit-il à un de ses camarades resté au village, que ta conduite est meilleure que la mienne, car mon père tient ses élèves avec plus de fermeté que mon professeur. » — Et le maître désabusé ajoute ces paroles touchantes : « De tous les échos des consciences d'où elle a chassé la voix des parents, des protecteurs, des anciens maîtres, ma voix me revient grotesque et insensée... Ah ! toutes mes formules, tous mes songes, toutes mes idées même, au feu ! — pour qu'une voix vierge, leur voix d'enfant, crie! » Croyez bien que Victor Hugo, sans avoir fait la cruelle expérience de ce jeune maître, a su entendre, lui aussi, sous cette forme ou sous une autre, la voix du bon sens et de la conscience. Jetons un voile sur ses faiblesses. Rappelons-nous que le principe de l'éducation n'est pas la bonté seule, mais la force, ou, si vous le voulez, la

(i) \. TiiiKRRT, L'homme en proU aux enfants.

justice appuyée sur la force ; et voyons, ces réserves faites, ce que le poète tire de la bonté.

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3. La nécessité de la confiance, et la prise qu'elle donne au poète sur l'esprit des enfants.

les I. // sait les observer. ||j

11 en tire d'abord un premier avantage. Les enfants n'ont pas peur de lui! Il ne les effarouche pas ! Et il a tout le loisir de les voir vivre autour de lui. Condition indispensable, pour qui veut savoir comment il pourra les attirer. Vous avez commenté tout à l'heure, de JNI., les premiers vers dans des termes plutôt sévères pour le poète. Je crains que vous n'en ayez pas compris le charme et la profondeur. Vous vous êtes pourtant arrêté sur le mot le plus frappant, le mot de valeur...

de M . — Un être !

— Oui, un être. Mais votre accent n'était pas celui de la sympathie. Vous aviez pitié de sa complaisance. Vous dédaigniez sa faiblesse. C'est que vous ne sentiez pas sa profonde habileté. Gomment s'y prend-on, au début, pour attirer les oiseaux?

de M. — On leur jette du pain.

— Sans doute. Mais on le jette avec précaution. On tâche d'éviter les gestes brusques ! on parle bas ! L'idéal serait d'être invisible et silencieux. 11 faut convaincre la gent ailée qu'un homme n'est pas moins inoffensif qu'un objet inanimé, que le banc sur lequel ils sautent, que l'arbre sur lequel ils perchent... Vous devez leur apparaître comme un être quelconque, dont la seule qualité est de ne pas menacer leur sécurité, de ne pas troubler leurs ébats... Quand ils en seront bien convaincus, vous pourrez peu à peu prendre mille libertés, cesser d'être neutre, incolore, silencieux, les appeler, les « charmer »... Mais le premier charme consiste à les rassurer. 11 en est de même pour les enfants. Une seule question, tout d'abord, les intéresse : ce monsieur les gênera-t-il, ou ne les gcnera-t-il pas? grondera-t-il, ou reslera-t-il plongé dans

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