Le résultat du désastre
Après l'engourdissement, le mouvement. Après le tableau de la nature ensevelissant dans la neige silencieuse les restes de la Grande Armée, la peinture de 1 homme se raidissant contre elle dans un dernier effort. Le procédé est le même, d'ailleurs : le poète « pense toujours par
(i) Voir V. GiRAiD, Chateaubriand. Éhides littéraires.
images », et l'on ne trouverait pas une idée qui ne fût tout un tableau.
Les derniers soldats :
— Les morts. Victor Hugo ne les compte pas. Quels chiffres pourraient égaler l'éloquence des images ? Napoléon lui avait donné l'exemple, dans le 29" bulletin, lorsque pour donner une idée du désastre, il peignait cet escadron où les généraux faisaient les fonctions de capitaines et les colonels celles de sous-officiers. Les images abondent aussi dans le style de l'empereur, depuis les Pyramides et le soleil d'Austerlitz jusqu'à l'aigle volant de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame. Ce mathématicien savait que l'éloquence des chiffres le cède à la puissance de la métaphore ! Non, il n'est pas besoin d'énumérer les morts :
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige, Voir que des régiments s'étaient endormis là.
— Les vivants.
Puis, après une exclamation, le rythme change ; les images se précipitent ; on en compte jusqu'à cinq ou six par vers. C'est qu'il s'agit, par une véritable harmonie imitative, de montrer tous ces hommes se débattant en vain contre la destinée :
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières...
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques I
Nous sommes en pleine mêlée, dans la confusion des surprises nocturnes ; nous voyons se ruer, effrayants, ténébreux.
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves, D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
C'est, du reste, ici, du vers Zjo au vers 02, que se trouvent les images retenues par quelques-uns d'entre vous ;
l'imagination de VICTOH HUGO 64 1
elles ne s'oublient pas, quand on les a vues une fois, soit à cause de leur vigueur familière :
. . . Ney disputant sa montre à trois cosaques !
soit à cause de leur grandeur épique...
UEmperear.
Quelle figure d'épopée que cet empereur, debout, contemplant le désastre, pendant que son armée « dans la nuit se perdait » !
Il était comme un arbre en proie à la cognée. Sur ce géant...
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté, Et lui, chêne vivant par la hache insulté...
Vous vous rappelez ce que nous avons dit de la comparaison et de la métaphore définies par Aristote...
de B. — La métaphore est une comparaison abrégée.
— « Il était comme un arbre » est encore une comparaison. Mais à quoi bon tant de précautions grammaticales ? Le poète, entraîné par sa vision, confond l'homme et l'image, et les lie étroitement :
Le malheur, bûcheron sinistre...
Et lui, chêne vivant...
La facilité avec laquelle nous acceptons cette hardiesse en est la meilleure justification.
A. — En prose, bien souvent, il n'est pas moins hardi. Dans l'attaque du plateau du Mont-Saint-Jean, il parle des cuirassiers, « hommes géants, sur des chevaux colosses ».
— Là se trouvent, en effet, sa force et son originalité. En prose comme en vers, ce poète, le poète ne pense que par images. Il ne faudrait pas ajouter beaucoup d'observations semblables pour donner satisfaction à la Faculté de Rennes. Toute la difficulté était de les trouver dans sa mémoire ! Et c'est là, senible-t-il bien, dans l'état actuel des choses, ce qui nous manquerait le plus.
Bezard. — Méth. 4i
NOTE
(novembre 1910)
L'usage semble se répandre de proposer ce genre d'exercices au baccalauréat.
A la session d'Octobre, la faculté d'Aix a donné le commentaire d'une pièce de Victor Hugo : Oceano nox.
Vous étudierez successivement, disait-on, la langue, le rythme et la composition. Et vous montrerez, d'après ce poème, comment Victor Hugo développe une idée poétique.
Le second sujet consistait en un autre commentaire sur une page de La Bruyère (Portrait de Pamphile). Le troisième seul était donné sous l'ancienne forme (^Lettre d'un amateur de Montaigne à Pascal).
Nous craignons qu'il n'y ait là un danger. Le nombre des morceaux assez faciles pour servir de textes au baccalauréat est restreint, et lé choix des textes ne nous paraît pas toujours très heureux. Il y a, de plus, quelque chose d'un peu artificiel dans cette méthode qui consiste à définir le génie d'un auteur d'après une vingtaine de vers. L'exercice est bon en classe, sous forme de conversation dirigée parle professeur et à condition de ne pas devenir trop fréquent. Nous ne sommes pas sûr qu'il convienne toujours à l'examen, et nous gardons, sauf exception, nos préférences pour la dissertation ou la lettre pure et simple, le jour où les élèves ne peuvent plus compter que sur leurs propres forces.