‹ De la méthode littéraireChapitre 393 sur 424 · RUY BLAS DANS L'N THEATRE POPULAIRE · texte numérisé non relu

RUY BLAS DANS L'N THEATRE POPULAIRE

invraisemblable qu'il soit, ne déplaît pas à l'auditoire, et que la donnée en est à la fois humaine et dramatique.

Tout d'abord, comme vous l'avez remarqué presque tous, Uuy Blas flatte la manie de Cégaliié. C'est un homme du peuple, un « prolétaire », réduit par la misère à se faire laquais. Donnez à cet homme les moyens de << percer », de montrer son intelligence, de faire la leçon aux puissants, aux riches, aux nobles, aux privilégiés : vous êtes sûrs que l'auditoire ne vous chicanera pas sur le choix de ces moyens. Toute sa sympathie ira, dès le premier acte, et va, nous le savons, au génie méconnu :

et dont,

Orphelin, par pitié nourri dans un collège De science et d'orgueil...

... triste faveur, Au lieu d'un ouvrier on a fait un rêveur.

En même temps, Ruy Blas plaît pour des motifs d'an ordre plus élevé ; vous les avez indiqués. Ce héros échappé de l'atelier, et réfugié dans l'antichambre, est un homme grand par le cœur non moins que par le talent ; il s inspire d'une double passion :

i) l'amour d'une femme, cet amour qui égalise si souvent les conditions, et fait rêver les midinettes à la lecture du Pelil Journal. Et si vous criez à l'invraisemblance, je vous renverrai à ce même Petit Journal, où vous trouverez parfois dans les w faits divers » des récits dignes du feuilleton : archiduc épousant une bourgeoise, lord anglais convolant avec une danseuse, millionnaire américaine poursuivant un tzigane vous montreront assez que, la raison n'étant pas ce qui règle l'amour,

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

En tous cas, le succès de ces histoires est infaillible auprès des spectateurs qui voient porter au pinacle un homme de leur condition.

2) l'amour de la justice et de l'humanité. — On n'y

croit plus, me direz-vous ! — On y croit encore, nous répondent ceux qui connaissent bien le peuple; on y croit plus que jamais, et cela est fort heureux. L'espérance est indestructible au cœur de l'homme. Le peuple ne peut arriver à croire qu'il doive être éternellement dupé ; il garde pour la justice un amour indestructible ; amour aveugle et violent qui se trompe souvent d'objet, amour naïf, hélas ! dont les démagogues savent user à leur profit contre la justice elle-même, mais amour profond et sincère, parce qu'il n'est que l'instinct obscur de la conservation sociale. Grâce à cette obstination, il oppose, malgré tout, une barrière à l'iniquité, et soutient par instants ceux qui veulent le défendre ; il lui arrive d'applaudir, dans la vie comme au théâtre, à la tirade de Ruy Blas, et il accueille toujours avec soulagement l'exécution d'un Salluste. — Pauvre excellent peuple ! Il refuse d'accepter le règne de l'injustice triomphante. Ce qu'il vient chercher au théâtre, c'est justement la revanche de la faiblesse opprimée, de l'innocence calomniée, de la vertu persécutée. Il lui faut un tyran ignoble ou un traître repoussant, pour que le tyran soit traîné dans la boue jusqu'à l'échafaud, et que le traître démasqué soit cloué au mur par l'épée d'un honnête homme courageux. Si les choses finissaient autrement (comme elles finissent souvent dans la réalité), le public sortirait mécontent, déçu, de ce théâtre où le poète lui aurait refusé l'illusion. Même lorsque le traître est puni, les spectateurs conservent contre lui une touchante rancune ; plus d'une fois, au temps des succès romantiques, dans les vieux théâtres du Boulevard du Crime, l'acteur qui avait joué ce rôle peu sympathique devait sortir en cachette, par un escalier

... dérobé I

afin d'éviter les coups.

Vous comprenez le succès des scènes que vous signale l'aimable Directeur du théâtre, et vous appréciez la saveur de son observation finale : <r ... surtout lorsque Ruy Blas tue Salluste ! »

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