‹ De la méthode littéraireChapitre 394 sur 424 · I . L'intrigue et les caractères · texte numérisé non relu

I . L'intrigue et les caractères

Le mélodrame plaît au peuple ; et Ray Blas est un simple mélodrame.

11 l'est par l'absence à peu près complète de lien entre la marche de l'intrigue et le développement des caractères. Dans la tragédie classique, avec Racine surtout, les événements étaient amenés par le progrès naturel des passions des personnages ; étant donnés leurs sentiments au début du i*"" acte, tout ce qui se passe résulte du conflit entre les passions contraires ; aucun événement n'arrive dont elles ne soient l'explication naturelle, et rien n'est dû (sauf le combat des Maures, dans le Cid) à une cause extérieure. Dans le mélodrame, tel que Guilbert de Pixérécourt l'avait mis à la mode, le développement des caractères n'est qu'un des éléments du drame, pas toujours le plus important; l'intrigue devient une série d'événements plus ou moins amenés par le hasard, de rencontres fortuites et d'accidents extraordinaires dans lesquels n'entre pour rien la volonté des personnages. 11 s'adresse à une forme inférieure de la curiosité, il substitue à l'émotion que cause une fine analyse des progrès du sentiment le plaisir plus grossier qu'on éprouve à suivre une invraisemblable succession d'aventures. La méprise Çi^ et la reconnaissance sont les moyens par excellence de ce genre inférieur. — Victor Hugo nous présente un laquais déguisé qui, pendant trois actes sur cinq, sera pris pour un grand seigneur (méprise), et la découverte de sa véritable condition (reconnaissance) précipitera le dénouement. D'autres incognitos, d'autres déguisements (Salluste, César), à grand renfort de manteaux couleur de muraille, de pourpoints brodés d'or, de chapeaux baissés sur des yeux fulgurants, complètent cette donnée première et en assurent l'irrésistible succès.

Riiy Blas o'^t encore un mélodrame par la pauvreté de la

psychologie dans l'analyse des caractères. L'intérêt de l'intrigue étant mis ailleurs que dans le développement des passions, une analyse trop profonde de l'âme des personnages nous distrairait des événements et en contrarierait le cours. Ils sont donc aussi simples, aussi peu compliqués que possible ; ils ne connaissent ni les longues hésitations d'une Roxane, ni les tourments d'une Agrippine, ni les remoi'ds d'une Phèdre... Un seul sentiment les guide, sans nuances, sans réflexions, sans qu'ils jettent un regard sur eux-mêmes ou sur le monde qui les entoure: Salluste est l'homme qui se venge; don César, le bohème honnête; la reine, un ange d'innocence; nous n'en savons pas plus sur eux à la fin qu'au commencement. Ruy Blas est peut-être un peu moins rudimentaire, joignant à l'amour d'une femme l'amour de la vertu politique; mais il a si peu de temps pour hésiter et réfléchir que nous ignorons le motif de ses actes, et nous arrivons à l'eff'et avant d'avoir connu la cause. Ainsi Hugo commence là où Racine finissait. Mais cette simplicité même n'est pas pour déplaire au public ordinaire des mélodrames, qui préfère les faits à la psychologie, le spectacle des choses à l'étude des âmes.

Il faut pourtant avouer que, même considéré comme un mélodrame pur et simple, Ruy Blas n'est pas un chefd'œuvre. Les moyens qu'emploie Hugo sont un peu l'enfance de l'art, et les maîtres du genre, depuis Dumas père jusqu'à M. Jules Mary, ont d'autres ressources à leur disposition. La Tour de Nesle, les Deux Orphelines ou Roger la Honte sont autrement fertiles en incidents fantastiques, en complications déconcertantes, que cette bizarre mais courte et maigre histoire de Ruy Blas. Soyez sûrs que le public de Saint-Denis ne l'aurait pas tant applaudie s'il n'avait senti dans ce mélodrame un autre mérite, que n'ont pas les mélodrames ordinaires, mérite capable d'en compenser la trop naïve orchestration : il a su gré au Maître d'avoir prêté à toutes ces choses une valeur littéraire et d'avoir traité en poète un genre qui, d'ordinaire, paraît exclure la poésie.

RUr BI.ÀS DANS UN THÉÂTRE POPULAIRE t)b~

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