LA SCIENCE ET LA POESIE
laquelle le cœur de l'homme a ployé dans ces contrées d'une fécondité prodigieuse et meurtrière. La volonté individuelle s'est fondue à ce torridc soleil, comme un métal dans un brasier trop ardent, et la doctrine du nirvana, de la diifusion anéantissante et divine au sein de cet univers trop vaste, est apparue, conséquence inévitable de l'écrasement de l'être chétif, sous la démesurée, la monstrueuse poussée de la création... »
Puis le critique, après avoir cité d'autres vers où ressuscite l'âme de Çakya-Mouni, passe en revue d'autres symboles, évoque d'autres paysages, où la théorie scientifique est traduite par le poète en admirables images : l'Olympe hellénique sous l'azur clair du ciel méditerranéen, le Dieu jaloux d'israd dans le « désert monothéiste » (i), et la mysticité triste du moyen âge sous les arceaux des cathédrales.
« Le symbolisme, conclut-il, n'est autre chose que l'union de l'image et de l'idée, de la forme et du sentiment ; et, à proprement parler, dans cet univers où nous ne saisissons aucune essence, vivons-nous d'autre chose que de symboles ? »
M. Bourget analyse avec la même puissance la seconde idée scientilique, celle de l'unité des espèces vivantes, et n'a pas de peine à recueillir, sur les hommes et les bêtes sauvages, des vers où « la nature se révèle en une tragique magnificence » :
« Ce n'est plus tel ou tel être que nous contemplons, c'est l'esprit infini dont toute forme est la forme, dont toute pensée est la pensée, et qui s'efforce à travers les violences de la vie brutale comme parmi les raffinements de la vie civilisée. »
Ainsi le poète passe de l'idée à l'image, de la critique à la création, de l'analyse à la synthèse ; ainsi se trouve supprimée l'apparente divergence entre la science et la poésie ; ainsi le poète reste, aujourd'hui comme hier, le peintre de la Nature mieux comprise, et le chantre inspiré dont on peut toujours dire :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas !
(i) Expression de Renan.
Bezard. — Méth. 43
67A Bl'' ROMANTISME AU RÉALISME
2. La sensibilité humaine et les mystères insondables de notre destinée.
11 n'en est pas moins vrai que la poésie ainsi entendue perdrait beaucoup de son prestige. Par ces « causes profondes des choses », \'irgile n'entendait pas seulement les lois relatives aux apparences, les liaisons établies entre les phénomènes. Le poète était bien pour lui, comme pour Hugo, le « voyant » qui dépasse les apparences vaines, qui s'élève sans effort à la contemplation des choses éternelles et trouve la cause des causes, le principe sans lequel l'homme reste éternellement dans le doute inconsolé. La poésie peut-elle encore dépasser la science positive? Ou lui est-il interdit, en présence du ciel étoile, devant les lois implacables de la « Nature au front serein », de souhaiter, d'espérer, de croire
... qu'au delà dos bornes de sa sphère. Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Ce qu'il a tant rêvé paraîtrait à ses yeux.
A) Grandeur mélanœlique de la poésie réaliste.
Non, répondent les uns... Et leur désespérance, sombre ou résignée, est encore de la plus haute, de la plus noble poésie.
a) L'insensibilité de la nature :
A. DE Vigny, La Maison du Berger :
« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre, A. côté des fourmis les populations. .
On me dit une mère, et je suis une tombe... Mon printemps ne sent pas vos adorations... » C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe 1
LEC0^TE DE LiSLE :
Lin de la Fontaine aux Lianes (^Poèmes barbares) : La Nature se rit des souffrances humaines...
I,\ 9CIENCI-; ET LA POKSIE Ô/O
La Maya (^Poèmes trayujues) :
... Maya, Maya, torrent dos mobiles cliimèrei*... ... La Vid antique est faite incvitahlcment Du tourbillon sans fin des apparences vaines.
b) Le sort de r humanité.
— Son histoire et sa destinée.
Voir les nombreuses citations de Leconte de Lisle faites par M. Jules Lemaître dans un article comparable à celui de M. Paul Hourget (Contemporains, t. II).
— Ses plaintes :
Leconte de Lisle, L'Illusion suprême (^Poèmes tragiques) :
... Jeunesse, amour, joie et pensée...
... Qu'est-ce que tout cola qui n'est pas éternel ?
B) Force toujours renaissante de la poésie idéaliste.
A ces plaintes des pessimistes un grand poète idéaliste va-t-il répondre demain ? Et verrons-nous au xx" siècle un Hugo, un Lamartine ? Rien n'empéchn de l'espérer, mais nous devons reconnaître qu'il n apparaît pas encore. Aussi bien, n'est-ce pas d'hier que le chantre d'Mlvire et l'ami d'Olympio ont fait entendre l'éternelle protestation du cœur humain ? Au moment où furent écrites les Méditations, à l'époque surtout des Contemplations, la science n'était ni plus ni moins forte qu'aujourd'hui; et jusqu'au jour, lointain sans doute, où Ion reverra pareils génies, nous pouvons nous contenter de leurs immortels poèmes. A la question : « La science doit-elle tuer la poésie ? « les romantiques ont répondu, et leur réponse n'a rien perdu de sa force persuasive.
— Voir les principales élégies de Lamartine ;
— VEspoir en Dieu de Musset ;
— la Tristesse d'Olympio et les Strophes à Villequier, dans Victor Hugo.
Comparer, sur le même sujet, l'inspiration morale des Poèmes barbares et de la Légende des Siècles :
— Caîn, de Leconte de Lisle ;
— La Conscience, de Victor Hugo.
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Enfin, d'autres sont venus, qui, sans s'élever à ces hauteurs, font entendre la voix du cœur et nous touchent par « des raisons que la raison ne connaît pas ». Ceux-là, i suivant le conseil d'Alfred de Vigny, détournent leurs | regards de la froide nature et se contentent de dire avec \ l'humanité : « Je sens, je souffre, donc je suis! »
Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes : « Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes, Aimez ce que jamais on ne verra deux fois. »
Ils chantent, avec de Hérédia ou Rostand, l'héroïsme des hommes et des nations ; ils se penchent avec Goppée sur la souffrance des plus humbles ; ils redisent avec cent autres l'éternelle jeunesse de l'amour, la tendresse des affections de famille, l'ardeur des sentiments de justice sociale, et la force invincible de l'espérance. Ils confirment ainsi chaque jour la vérité profonde du mot de Claude Bernard, un savant : « La science ne saurait rien supprimer. Le sentiment n'abdiquera jamais ; il sera toujours le premier moteur des actes humains. »
B. — Conseils relatifs à la lecture des historiens du XIX* siècle.
Les sujets que l'on vous propose sur la définition de l'histoire et les qualités de l'historien sont (au contraire du précédent) assez faciles à traiter. Vous en trouvez six (n"' 867-872) dans le recueil Jasinski, et la Sorbonne y paraît assez favorable. Aussi n'est-ce pas sans regret que j'ai dû attendre jusqu'ici pour aborder le dernier ouvrage inscrit à notre programme : les Extraits des historiens français du XIX" siècle. Nous pouvons dire à l'Histoire comme Renan à Pallas : « 0 déesse, ô beauté simple et vraie, nous arrivons tard au seuil de tes mystères ! » Pourtant, nous n'ajouterons pas comme lui : « J'apporte à tes autels beaucoup de remords. » Car nous ne sommes pas responsables de cette situation. Nous tâcherons simplement de réparer par la ferveur de notre culte le retard involontaire d'un zèle trop éparpillé.
Trois idées, surtout, doivent nous retenir :