LA SCIENCE ET LA POÉSIE
arbres, où do hautes cheminées vomissent jour et nuit dos panaches de fumée ; le poète ne peut vivre que dans les vallées alpestres...
Oui, l'impure laideur est la reine du monde, Et nous avons perdu le chemin de Paros !
(Leconte de Lisle.)
Quant à l'homme lui-mt^me, la fièvre industrielle le rend tous les jours plus pratique, plus positif, plus préoccupé d'augmenter sa richesse, d'assurer son bicn-ôlre. ou simplement d'éviter la misère au milieu d'âpres concurrences... L'éducation devient, pour la plupart des jeunes gens, plus scientifique ou commerciale que littéraire ; autrefois, les rhétoriciens rêvaient de composer une tragédie en 5 actes; on en cite qui se mirent à cinq pour exécuter ce projet; aujourd'hui, les élèves de Première dresseraient plutôt le plan d'un aéroplane ou d'uu sousmarin... et ils ignorent Leconte de Lisle !...
Ainsi, par ses applications comme par son principe, la science paraît destinée à former plus d'ingénieurs que de poètes, et fournira plus de clients aux Carnegie des deux Mondes que de lecteurs au dernier disciple d'Apollon.
II. — Il n'en est pas moins probable que la poésie de l'avenir sera au moins égale à celle du passé.
I . La description de la nature et l'explication du monde, — sous une double forme.
a) La poésie de Sally-Prudhomme, dans le « Zénith » et la « Justice », ou Cexpression rythmique des vérités exactes.
lî ne semble pas que, sous cette première forme, la poésie ait beaucoup d avenir. Une loi de physique ou d'astronomie ne peut guère être traduite en beaux vers ; un pareil tour de force n'est guère qu'un jeu d'esprit plus ou moins puéril.
« Les parties poétiques de ces œuvres (le De natura rerum de Lucrèce, la Justice de Sully-Prudhomme) sont celles où l'auteur a exprimé, non pas ce qu'il croyait être la vérité, mais ses émotions, ses songes, l'alïlux de ses visions et de ses désirs, en un mot, son âme. » (P. Bour- GET, Article sur Leconte de Lisle, dans les Essais de Psychologie contemporaine.)
672 nu ROMANTISME AU RÉAUtSME
6) La poésie de Leconte de Lisle, ou la représentation vivante et colorée des choses, telles que la science les explique.
« Des yeux de poète ouverts sur des hypothèses de science, dit M. Bourget dans ce remarquable article, c'est presque la genèse entière des Poèmes antiques et des Poèmes barbares. Deux idées, surtout, paraissent avoir dominé l'intelligence de l'écrivain : l'une empruntée aux théories les plus récentes de l'histoire des religions, l'autre à la doctrine évolutionniste de l'unité des espèces dans la nature... »
Il montre donc ce que devient une formule sèche et froide, pour un poète qui fait revivre, avec leurs couleurs éclatantes, les êtres définis par elle.
«Toute religion, dit la science, fut vraie jadis, à son heure. Elle fut vraie, pense le poète, c'est-à-dire qu'elle fut autrefois une chose vivante, adaptée aux besoins d'âmes vivantes. L'historien traite aujourd'hui ces dogmes défunts comme le botaniste traite des fleurs desséchées : une étiquette dans un herbier, une corolle pâlie, une tige vidée de sa sève, un cadavre, que reste-t-il de la plante parfumée ? Mais au souffle magique de la Muse, la fleur se ranime, ses pétales raidis s'assouplissent, ses feuilles palpitantes aspirent l'air bleu et la lumière du jour. L'œu^Te de la mort s'abolit. Le poète aperçoit l'intérieur de ces âmes humaines où grandissait jadis, où frémissait le dogme aujourd'hui fané. . . »
Et M. Bourget montre, traduite dans les poèmes sur l'Inde, la « sensation physique et comme palpable du paysage grandiose de cette terre » :
Le grand fleuve, à travers les bois aux mille plantes, Vers le lac infini roulait ses ondes lentes, Majestueux, pareil au bleu lotus du ciel...
ou « l'intime union de cette nature et du panthéisme primitif )> :
Telle la Vie immense, auguste, palpitait, Rêvait, étincelait, soupirait et chantait, Tels les germes éclos et les formes à naître Brisaient ou soulevaient le sein large de l'Etre.
« A ce degré de vision, la loi scientifique qui établit la relation de l'esprit et du climat cesse d'être une simple aflirmation abstraite. Elle s'anime, et nous sentons peser sur nous la formidable prsssion sous