I. LES IDÉES GÉNÉRALES
Les faits, pris en eux-mêmes, ne sont pas intéressants. En histoire, comme ailleurs, « il n'y a de scienre que du général », et il faut toujours rapprocher les événements les uns des autres si l'on veut en comprendre la marche. Ici intervient l'imagination de l'écrivain ; ici l'esprit humain ne se contente pas d'observer les phénomènes, mais il essaie de les rattacher à des causes, de les grouper autour des idées générales. De même, dans l'étude de la nature, il vient toujours un moment où, après avoir collectionné un certain nombre d'observations, le savant cherche à se figurer la cause commune de tous ces faits isolés ; il forme une hypothèse, et si cette hypothèse explique tous les faits sans être contredite par aucun, il la considère comme probable ; il essaie de la vérifier par l'expérimentation ÇV. Claude Bernard, Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale). — Kn histoire, malheureusement, l'expérimentation ne permet pas de vérifier l'hypothèse ; de plus, les événements humains n'étant pas aussi rigoureusement déterminés que les phénomènes du monde matériel, les lois sont beaucoup plus incertaines, plus difficiles à définir. Il n'en est pas moins très intéressant de suivre l'efTort d'un grand esprit dans ce travail de reconstruction ; vous découvrirez avec plaisir, d'après les plus beaux chapitres de votre recueil, les fortes hypothèses par lesquelles un Guizot, un Michelet, un Fustel
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nous expliquent parfois plusieurs siècles d'histoire. En voici quelques exemples.
1" exemple ;
Une hypothèse fournie par la connaissance du droit et des institutions (p. i34).
Question posée pab Guizot :
D'où vient que le régime féodal ait inspiré de tout temps une haine si profonde ?
Après avoir prouvé cette haine par une série de constatations précises (p. i3ô), Guizot formule deux hypothèses :
A) la première, adoptée jusqu'à lui, surtout par Augustin Thierry, la théorie de la conquête (p. 187 et i38). — Il l'écarté par un raisonnement fondé sur une série de remarques tirées des institutions.
B) la seconde, qu'il propose, tirée d'une définition précise du fief et de la souveraineté féodale. — Il la vérifie :
a) par une analyse exacte des conditions faites aux sujets par le voisinage immédiat du petit souverain (p. 189 et i4o);
6) par une analyse plus étendue encore des conditions faites au baron par le voisinage immédiat de ses sujets. — Conséquences d'autant plus curieuses qu'elles ont amené la ruine du régime qui les produisait :
— le développement de la dignité personnelle ;
— la contagion de la liberté.
2'' exemple ;
Une hypothèse fournie encore par l'étude des institutions
Question traitée par dk Tocque ville :
Que la centralisation administrative est une institution de l^ Ancien Régime, et non pas l'œuvre de la Révolution et de V Empire, comme on le dit.
Là encore, deux hypothèses sont en présence :
A) ].'hypothèse traditionnelle sur 1' « administration que l'Europe nous envie »;
l'histoire et les idées générales 683
B) L'hypothèse, alors toute neuve et qui n'est pas encore devenue banale, sur la survivance extraordinaire de l'Ancien Régime dans l'administration. II est très curieux de voir les documents les plus rébarbatifs, les renseignements relatifs i° au Grand Conseil et au Contrôle général, 2" au pouvoir local de l'intendant, 3° au fonctionnement de ces deux pouvoirs, s'animer, prendre à nos yeux un intérêt presque aussi vif que celui d une narration dramatique, parce qu'en nous élevant à cette hauteur, en nous permettant de rattacher les événements à leur cause profonde et d'en découvrir les conséquences lointaines, l'historien nous fait assister au drame de l'humanité.
Danger que présente cette méthode : l'imagination reste toujours un peu maîtresse d'erreur.
P. 35, Augustin Thierry le signale (Dix ans d'études historiques') : « On peut tout prouver par les faits, avec des systèmes et allusions... »
P. 3i6, Michelet rappelle à quelles erreurs la théoriedes races a entraîné, malgré son « génie », Augustin Thierry. — Et Michelet lui-même a été souvent un exemple des abîmes où peut conduire l'esprit de système servi, ou plutôt desservi par une trop puissante imagination.
Il n'en est pas moins vrai que c'est le seul moyen de ne pas nous perdre dans les détails. Si un système n'est jamais la vérité absolue, il en est au moins une traduction dans notre langage imparfait ; il nous en rapproche infiniment. — C'est avec ce mélange de méfiance et d'admiration que vous lirez les belles synthèses des grands historiens modernes, par exemple :
3« exemple (double) :
I. — Question posée par Michelet (à propos de la Bretagne, p. Sai) :
Quels sont les rapports entre Vhomme et le sol? Dans quelle mesure le milieu géographique a-t-il déterminé les caractères de la race?
II. — Même question posée par Renan (à propos des Sémites nomades, p. 534) :
Quelle fut Vinfluence de la vie des tentes, chez les peuples pasteurs de la Mésopotamie, sur le caractère de la tribu sémite?
4^ exemple :
Question posée par Ïai.ne (à propos de la classe moyenne en 1789, p. 555) :
D''où vient que le bourgeois est devenu d'autant plus mécontent que son sort s'est amélioré?
5* exemple :
Les trois premiers chapitres de la Cité Antique de Fustel de Coulanges (p. 5g6).
Question posée :
Comment nous pouvons retrouver, dans les textes que nous citent, sans les comprendre toujours, les historiens antiques, les croyances primitives. Comment elles nous expliquent les institutions.
Vous sentez quel intérêt ces idées générales prêtent à 1 histoire. Le mot de Socrate est vrai de l'histoire comme de tous les ordres de connaissance : « Il n'y a de science que du général »... Et si des érudits trop timides nous objectent que les risques sont grands, que des historiens illustres se sont parfois égarés dans des généralisations audacieuses, nous leur répondrons par un autre mot de Socrate, à la fin du Phédon : xaÀo; yàp ô xi'vSuvo;, « c'est un beau risque à courir. » Les exemples ci-dessus, et vingt autres aussi frappants, que vous trouvez dans votre édition, montrent que les hypothèses ne sont pas forcément des fantaisies ; le grand nombre des faits qui s'expliquent par elles et ne peuvent pas s'expliquer autrement, nous donne le droit de dire qu'en histoire, comme dans les sciences physiques et naturelles, « la vérité n'est toujours qu'une hypothèse vérifiée » (Cl. Bernard).