APRÈS L'EXAMEN
Bien nous en a pris de ne pas négliger, in extremis, la partie de notre programme relative à l'histoire. Sans cette précaution, beaucoup de bons élèves se seraient trouvés pris au dépourvu. Les amateurs, heureusement rares, qui n'avaient pas cru devoir nous suivre avec attention, ont alors recueilli la juste récompense de leur audacieux dédain. L'exemple des uns et des autres pourra servir peut-être à plus d'un candidat. Voici les trois sujets qui leur furent proposés le 22 juillet 1910 :
i^"" sujet: Commentaire d'un sonnet de du Bellay (tiré des Regrets), qui supposait la connaissance des œuvres de ce poète.
Un seul élève, A., celui qui lisait avec le plus d'ardeur et avait beaucoup étudié en Seconde la Pléiade, a pu choisir ce sujet. Il a été noté 16 sur 20.
3e SUJET : Expliquer la pensée d'Auguste Comte : « L'humanité se compose de plus de morts que de vivants. »
Joli sujet, mais difficile, et dont presque aucun candidat, à la Sorbonne, ne comprit le véritable sens. Trois ou quatre des nôtres, qui furent ou se crurent obligés de le choisir, partagèrent l'erreur commune. Ils pensèrent que « les morts » signifiait : les hommes qui ne vivent qu'en apparence, ceux qui n'ont pas une existence intelligente et active ! — Jamais un lettré n'aurait fait un contresens aussi bouffon. Mais puisque tant d'élèves l'ont commis, il faut bien en conclure que le sujet leur était mal présenté.
i/histotre est-ei.le utile aux élèves? 690
On ne saurait trop « se mettre à la place » des jeunes gens lorsqu'on choisit une maxime aussi brève ; il faut, par un préambule explicite, empocher qu'elle ne devienne un véritable rébus. Les élèves n'ont pas lu, comme nous, les MorLs qui parlent du vicomte de Vogiié; ils n'ont pas pratiqué davantage, et pour cause, la Philosophie positive d'Auguste Comte... On s'explique, à la réflexion, que beaucoup d'entre eux n'aient pas aperçu le sens évident et simple de la pensée : à savoir que nous héritons, dans notre tempérament, dans nos facultés intellectuelles et morales, dans notre constitution politique et sociale, de nos plus lointains aïeux ; et qu'ils revivent en nousmt^mes sous un extérieur moderne : « Les grands-pères ont mangé des raisins verts et les petits-fils en ont les dents agacées ! » Mais combien de collégiens trouverait-on qui connaissent la parole biblique ? Nos élèves actuels manquent absolument de lecture. 11 ne faudrait pas l'oublier.
3" SUJET : Quelles sont les règles essentielles de Vhistoire (règles morales, scientijiqu.es et littéraires) 9
Ce sujet fut pour la plupart des candidats la planche de salut. La Sorbonne indulgente l'avait visiblement disposé dans ce but ! Encore se trouva-t-il un mot qui dérouta deux ou trois élèves : ils ne comprirent pas que les règles morales signifiaient surtout l'impartialité. Celte partie du sujet possible m'avait paru si facile que je m'étais contenté de les renvoyer sur ce point à Fénelon... Mais doit-on jamais rien considérer comme évident pour tout le monde, lorsqu'on parle à trente individus rassemblés ? Il est bon de suivre, ne fût-ce que pour le dernier tiers des classes, le conseil de M. Jourdain : « Oui, je sais le latin, mais faites comme si je ne le savais pas ! « — Les Facultés proposaient volontiers autrefois le mot de Fénelon : « Le véritable historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays », et les candidats ne manquaient pas alors de faire remarquer l'exagération de cette thèse, l'historien pouvant être à la fois patriote et impartial, et l'enthousiasme n'excluant pas
le sentiment de la justice... Nous aurions dû l'indiquer en classe. On ne saurait penser à tout !
Le lecteur verra plus loin que nous avions paré à l'essentiel, puisque le résultat fut satisfaisant... Mais qu'il ne néglige, s'il prépare lui-même un examen, aucune idée intéressante, aucune réflexion, même accessoire, pourvu qu'elle soit personnelle : c'est peut-être bien celle-là qui le sauvera le jour de l'échéance !