COMPTE RENDU DE LA CORRECTION
Je crains bien quil ne faille dire de mon sujet ce que Voiture disait du premier sermon de Bossuet, à l'hôtel de Rambouillet : il était à la fois bien tôt et bien tard pour le proposer... Bien tôt, parce que vous êtes un peu jeunes pour jeter un tel coup d'œil sur l'ensemble de vos études; bien tard aussi, parce que, huit jours avant l'examen, les revisions vous absorbent... L'année est finie, bien finie; et ce devoir était de trop.
Du très petit nombre de copies qui m'ont été remises, je ne puis extraire que peu de chose. Le plus consciencieux, G., a bien vu le sujet; il en a traité à peu près toutes les parties. Quoiqu'il n'ait pas fait ses études anté- Bezard. — Méth. 44
rieures au lycée, je passe sous silence le premier développement : il s'y excuse de ne pas faii-e appel à ses souvenirs au delà de la présente année, vu que le système du cours, généralement adopté dans les établissements qui lui donnèrent asile, excluait plus ou moins la méthode que nous rêvons. 11 a été heureux, au contraire, cette année, de suivre des classes d'histoire et de géographie animées d'un nouvel esprit, (i)
Il nous fait un tableau assez agréable de la méthode d'exposition adoptée par son professeur.
Son premier exemple, emprunté à l'histoire, est le récit d'une discussion sur les causes de la Terreur, une conversation dirigée où l'on vous a fait remarquer d'abord, les unes après les autres, de frappantes coïncidences :
— le manifeste de Brunswick et la journée du 10 Août;
— l'invasion, la chute de Verdun et les massacres de Septembre ;
— le danger croissant et la substitution violente des Montagnards aux Girondins ;
— la victoire, la paix et les dernières convulsions de la Terreur.
De sorte que vous avez été amenés à trouver, non pas l'excuse, non pas même l'explication complète, mais la
(i) Puisque nous avons très discrètement exprimé des vœux relatifs aux Langues Vivantes (p. i44), aux Sciences (p. 493), et que nous terminerons par un souhait relatif à la répartition des classes (p. 729), il est naturel d'indiquer ici ce qu'on désirerait pour l'Histoire :
1° Suppression des cours, remplacés par des plans d'interrogation et de lectures, qui porteraient autant que possible sur des textes et documents originaux. Il existe dès aujourd'hui des Choix de textes excellents qu'il suffirait d'enrichir.
a" Adoption d'un plan d'études dans lequel on apprenne une fois pour toutes, mais convenablement, à loisir, une période de l'histoire. Aujourd'hui, sous prétexte d'apprendre deux fois les mêmes choses à des âges différents, on ne trouve jamais le temps de rien approfondir... C'est le cas de redire encore : non multa, sed mullum !
L'histoire, qui devrait être pour nous un puissant auxiliaire, est travaillée des iiiriiics vices que les Lfllres proprement dite». Elle ne renaîtra qu'avec les Lettres mêmes, en se soudant à elles d'une manière très étroite par les programmes, l'esprit et la méthode.
l'histoire est-elle ITILE AUX ÉLÈVES? ()() I
cause principale de ces phénomènes regrettables dans la pression exercée par la guerre étrangère... Crise de patriotisme exalté! Grise de folie obsidionale !... Kt je sais l)ien que cette thèse, précisément parce qu'elle est juste, est devenue vite assez banale, qu'elle n'a rien de neuf aujourd hui... Mais la manière socjMti(jue dont votre maître vous amène à toucher du doigt, peu à peu, la vérité, est en eilét très symbolique et donne une idée favorable de sa méthode d'exposition.
Le second exemple est emprunté à la géographie. G. s'attache à la leçon où il fut question d'une région qu'il connaît bien : le Bocage vendéen. \'ous avez d'abord remarqué la nature du soi, formé de terrains primitifs (granit), imperméables, ou l'eau ruisselle à la surface, en sources peu abondantes mais nombreuses.
\ ous en avez déduit ensuite :
I" les caractères économiques de la contrée : Les arbres et les prairies étant favorisés par l'humidité, le Bocage apparaît comme une région délevage.
2° les caractères politiques :
Les habitations humaines s'établissant au voisinage des sources, les Vendéens se sont dispei'sés par tout le pays, dans des fermes ou des hameaux isolés, au lieu de se réunir en gros villages près d une rivière. — Ainsi dispersés, ils communiquent moins facilement entre eux ; les idées nouvelles pénètrent plus lentement qu'ailleurs ; ils restent volontiers fidèles à la tradition.
3" les caractères historiques :
Par là, on vous a fait définir l'influence du sol sur le développement de la race, et les secours que prête à l'histoire la connaissance de la géographie... Exemple banal, encore, mais très exact, et qui laisse apercevoir le progrès accompli depuis trente ans dans les classes.
— Connaissez-vous les Français d' aujourd'' hui de Demolins, G.'?
692 r»u ROAt.vN'TiSMr: au réalisme
— Non, Monsieur. Je n'ai lu, dans ce genre, que Xolre France de Michelet.
— Lisez donc Demolins. Avec les goûts que vous manifestez, ce livre vous fera passer de bons moments.
Si C. a insisté sur la méthode d'exposition, B. a été plus heureux dans la méthode de recherche. B. a le culte du document! Il nous le dit, non sans grâce :
Je préfère encore, cependant, à la narration d'un historien le témoignage d'un document. Etudier l'histoire sur des documents, sur les plus exactes et les plus fidèles des preuves, voilà l'idéal 1 Voilà aussi ce cpie j'ai essayé de faire, toutes proportions gardées. Quelle joie j'éprouve à examiner des assignats authentiques, à palper des feuillets froissés qu'ont eus entre les mains les généraux de la Révolution, les francs sans-culottes, les belles thermidoriennes, — qui sait ? peut-être Bonaparte, Robespierre, .Madame Récamier ! Mais, hélas! les documents originaux sont rares et difficiles à consulter ; aussi ai-je dû me contenter de reproductions et acheter, entre autres pièces, il y a deux ans déjà, une collection de cartes postales, photographies de documents conservés aux Archives. Combien de fois ces cartes, ces vingtquatre cartes, ne les ai-je pas revues en détail, toujours avec plus de plaisir, ces lettres autographes de Richelieu ou de Catherine de Médicis, la signature de Charlemagne au bas d'un capitulaire, la croix naïve apposée par Jeanne d'Arc au parchemin qui la condamnait, les adieux de Madame Roland, im billet de Marie-Antoinette encore taché de ses larmes, le testament de Napoléon!... Toute l'histoire se dressait devant mes yeux émerveillés, une histoire singulièrement vivante, pittoresque, bien plus dramatique, bien plus pathétique, bien plus émouvante que n'importe quel roman.
Aussi, avec quel soin je les étudiais, ces papiers si précieux, avec quelle minutie je m'attachais à en trouver, à en expliquer les moindres détails ! Comme je comprenais bien l'époque révolutionnaire et ses excès, en lisant ces formules si curieuses : « Salut et Fraternité », ou « l'an quatrième delà Liberté » ! Comme je comprenais bien le despotisme de Bonaparte et son caractère, en voyant de quelle façon ironique et autoritaire, dès 1800, il traitait le futur Louis XVIII ! Je les examinais, ces lettres autographes, la loupe à la main, attentif à découvrir le sens de toute rature, de toute écorchure du papier; ces traits informes, là, dans le coin, est-ce le paraphe rageur d'un monarque ennuyé, ou le dessin hésitant d'une main qui s'amuse, ou une tache d'encre, ou une poussière .^ Je n'avais qu'un regret, pench
l'histoire est-elle utile aux élèves? 693
ainsi sur une reproduction : ce n'était qu'une reproduction; j'aurais voulu voir et toucher les pièces elles-m^mes qu'ont écrites ou signées de leur main tous les grands personnages de l'histoire ; j'aurais voulu posséder les docum(mls originaux, revêtus de leur auguste poussière, recueillir les larmes tombées d'une noble paupière pc.Tidant la douloureuse captivité de Marie-Antoinette, ou le trait de plume bref, brusque et incisif par lequel le César déchu signait son abdication à Fontainebleau...
Ne croyez pas du reste que l'enthousiasme ou la pitié diminuent sa clairvoyance. Non, il a fort bien su se tirer d'un piège que lui tendit la malice d'un camarade...
B. — Je crois qu'il n'y mettait pas de malice...
— Disons la malice du sort, qui, sous la figure de ce naïf tentateur, vous mit sous les yeux un texte de la Déclaration des droits, autographié, photographié suivant toutes les règles de l'art, et qui portait en marge, de la main de Louis XVI : « J'accepte, et serai exécuté! »... Votre sang d archiviste ne fit qu'un tour. Louis XVI prévoyant dès 1791 son exécution! Quelle découverte! Et comment pareil trésor avait-il échappé jusqu'à ce jour à la sagacité des historiens? Mais vous avez pris aussitôt votre loupe, votre bonne loupe, et vous avez remarqué que Vs du mot serai était bel et bien un f, et qu'il y avait un embryon d'r à la fin d'exécuter. Vous avez donc lu, ne sachant si vous deviez regretter la découverte évanouie ou vous réjouir de votre flair : « Je ferai exécuter. » Il s'agissait de l'exécution du décret, et non du fonctionnement de la guillotine... Et le camarade, que dit-il? Cette réponse coupa court, sans doute, à sa vocation d'archiviste... La vôtre, au contraire, s'aCQrmait... Il est fâcheux que la section G vous enlève à l'iicole des Chartes!
Ces petits récits en laissent désirer d'autres. Je persiste à croire que le sujet était fécond et le livre à vos réflexions. Mais a-t-on le temps de réfléchir, le 8 juillet? Comme toujours, c'est en se quittant qu'on trouve le plus de choses à se dire... Le moment est presque venu où nous en aurons bientôt tant dit qu'il faudra finir par nous taire.
Encore un mot sur le roman, un demi-mot sur le théâtre, et je n'aurai plus qu'à vous souhaiter bon courage. Espérons que vous ne répondrez pas, au moins en majorité : Moriiuri le salatant!