‹ De la méthode littéraireChapitre 47 sur 424 · DEUX DEVOIRS SLR PASCAL · texte numérisé non relu

DEUX DEVOIRS SLR PASCAL

L' infiniment petit :

— un ciron — son organisation.

— il y voit un univers.

« car enfin... qu'est-ce qu'un homme dans la nature ? » « connaissons donc notre portée. »

Faiblesse de nos sens et de notre organisation.

Grandeur de l'homme.

Pensées plus courtes, mais frappantes dans leur brièveté :

— la pensée est le tout de l'homme (2).

— la conscience même de sa misère (3) — misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé.

— le prix que nous attachons au jugement de l'homme — le besoin d'estime — l'amour de la gloire (.^ et 5 *"*).

— notre dignité consiste en la pensée — le roseau pensant, plus noble que l'univers qui l'écrase.

Il faudrait encore jeter les yeux sur l'article 111 de l'éd. Havet (la grandeur et la faiblesse de liinagination), une merveille. Nous pourrons au moins y penser. Mais ne pensons pas à trop de choses. Bornons-nous ! ^'ous surtout, B., bornez-vous; car je vois que vous êtes, vous aussi, comme S' Augustin : « Vous aimez à aimer. » Vous vous complaisez dans votre défaut. Vous ne pouvez pas vous résoudre à la brièveté. Et vous n'êtes pas le seul, ni même le plus égaré, puisque je vais vous présenter tout à l'heure le devoir de cet excellent A., long de quatorze pages! Quatorze pages ! Quelle faconde ! . . . En attendant, revenons à vous, B., et à votre Janséniste. Qu'est-ce qu'il disait, le bonhomme?... Il était effrayé de se voir à la fois si grand et si petit... Et moi, je serais effrayé de lui voir dépasser une page en rédigeant son paragraphe sur ce point. Il doit se contenter de laisser voir qu'il a lu, et bien lu, l'article I.

B. — Là est justement toute la question! Et peut-il résoudre une telle difficulté ? Dire tant de choses en une page ou une page et demie !

— S'il le peut?... Essayons ensemble. Ecrivez!

Si grand et si petit, disions-nous... L'homme perdu dans la nature, l'homme devant l'infiniment grand, devant l'infiniment petit, inca-

pable de distinguer les éléments de la matière, impuissant à s'orienter au milieu de cette sphère immense dont le centre est partout et la circonférence nulle part ! Quel début pour l'œuvre sublime I Quel peintre nous a jamais placés devant un pareil spectacle ? La tête me tourne à voir le monde décrit par ce savant, à me perdre avec lui dans le silence éternel des espaces infinis, à chercher de mes mains tremblantes et de mes yeux éblouis la limite de ces mondes prolongés par d'autres mondes, et dont l'imagination ne saurait épuiser la série. Et le ciron, et l'atome, et l'impitoyable analyse de l'infiniment petit, si fine, si délicate et si cruelle, après cet effrayant voyage dans les espaces éthérés. Et la critique de notre pauvre misérable nature ! La faiblesse de notre jugement, les contrariétés de nos opinions, les caprices de notre imagination, si fourbe, si maîtresse d'erreur, et souvent proche de la folie ! Quel trouble ! Quel vertige 1 Quel épouvantement ! — Mais aussi comme je lui sais gré de dissiper ces terreurs, de me rendre confiance en moi-même, et de me découvrir la grandeur de l'homme après sa petitesse 1 Les belles, les profondes pensées sur la puissance de la raison humaine, la force de notre conscience, la noblesse de nos misères mêmes, misères de rois dépossédés ! Roseau, oui, mais roseau pensant, et plus noble, malgré tout, que l'univers qui l'écrase...

Voilà B. qui s'agite. 11 compte les lignes et voit que la fin de la page approche. Il me guette... Non?... Si, si, « j'ai l'oeil bon, Dieu merci ! » Mais vos craintes sont superflues, car je tiens parole et ne dépasserai pas la longueur convenable. Finissons :

... qui l'écrase I Incroyable mélange de force et de faiblesse, inexplicable énigme devant laquelle les plus sages sentent leur raison défaillir!... En vain l'on chercherait dans toute l'antiquité un philosophe ou un poète qui ait trouvé pour dépeindre notre nature des expressions aussi fortes ; et je ne crains pas de dire que Lucrèce, que Platon lui-même pâliront, dans l'avenir, auprès d'un pareil génie.

Aussi bien...

(Je vous ferai remarquer, B., que le paragraphe est terminé. Mais j'ai droit à quelques lignes encore, pour coudre la seconde partie à la première.)

... Aussi bien, ces philosophes étaient moins capables d'expliquer la naturo humaine que de la décrire; tandis (jue M. Pascal

I)EL\ DKVOIUS SI R F'ASCAI. 69

eût été plus original encore dans la stcond»^ partie de son œuvre que dans la première. Comme il aurait achevé ici la défaite do l'orgueil humain, avec quelle autorité il aurait redit à notre pauvre science: « Humiliez-vous, raison impuissante... »

Et voilà notre couture faite ; notre démonstration également... Voyez-vous, mon ami, comment on peut être court et se contenter d'allusions tout en laissant voir que l'on sait plus de choses que l'on n'en dit? Mais, pour observer cette mesure, pour ne pas se perdre dans les détails, il faut être guidé par un principe sur lequel nous reviendrons souvent : ce principe est la parfaite convenance du ton au sujet. Lorsque vous savez vous mettre à la place du personnage, « entrer dans sa peau », comme on dit, lorsque vous éprouvez les mêmes émotions, que vous êtes séduits par les mômes idées, vous insistez sans effort sur les choses intéressantes et vous négligez le reste... Et voilà pourquoi je regrette que vous ne vous soyez pas montré, le moins du monde, janséniste !

Peu importe, d'ailleurs, le sentiment éprouvé, pourvu qu'on en éprouve un ! Aussi vous avais-je proposé ce devoir sous deux formes ditlérentes. — Les mêmes idées devaient être présentées dans le même ordre par Madame de Sévigné envoyant le livre à M. de Coulanges. Mais Madame de Sévigné, malgré ses grandes sympathies pour S' Paul et ses interprètes, quoiqu'elle ait toujours dit beaucoup de bien d'Arnauld, et regretté de ne pouvoir mettre Nicole « en bouillon » pour mieux l'absorber, Madame de Sévigné est une mondaine, pleine de gaîté, fort amie du divertissement ; et elle s'adresse à un autre mondain... 11 fallait vous représenter l'émotion profonde, mais momentanée, de cette excellente femme, si prompte, si primesautière, et vous laisser entraîner par elle, ^'otre plume aurait couru, comme la sienne, « bride abattue », et vous aurait conduit au but rapidement, follement, bien avant que vous n eussiez couvert les quatorze pages de ce pauvre A. ! Vous auriez évité ainsi les deux formes de l'anémie littéraire, si sensible dans vos copies : l'enflure et la sécheresse. Il y a des anémiques

soufflés; il y en a de squelettiques. Les uns et les autres manquent de force, comme vous manquez d'enthousiasme. — ce Pas de sentiment; sécheresse et désordre », ai-je mis à ce bon P., avec la note 6. — « Ennuyeux! Lent! aucune sincérité », dis-je à T. — « Ni émotion, ni gaîté, lisonsnous chez H. ; il est vrai que, par compensation, nous trouvons des fautes d'orthographe. » — J'en passe, et des plus froides. — Nous en avons pourtant d'assez agréables, dont les auteurs ont à peu près rencontré le ton convenable. Ils se sont représenté, non seulement la personne qu'ils faisaient écrire, mais celle qui devait recevoir la lettre... M. de Goulanges ! un aimable causeur, une tête à l'évent, toujours en voyage, toujours en l'air ! L'envoi du livre de Pascal à un pareil homme est presque une épigramme... Ils 1 ont vu. Ils se sont rappelé pourtant que c'était un bon ami, un homme instruit, si cordial, si spirituel que tout le monde se lai'rachait... Et ils lui ont adressé un petit cours de moi'ale moitié mondaine, moitié janséniste qui ne sent pas du tout sa pédante... Ce n'est pas mal. Ce sera mieux encore lorsqu'ils dégageront plus nettement les trois ou quatre idées sur lesquelles reposent les grands paragraphes et qu'ils les analyseront avec plus de patience, de persévérance, de profondeur... Phénomène qui deviendra visible ''ijBspérons-le du moins) à la prochaine composition.

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