LA THÉORIE DU LIEU COMMUN
L'erreur romantique a consisté justement à chercher l'exception, hi singularité, la difformité...
Les femmes de l'humanité moyenne peintes par Racine nous intéressent beaucoup plus que Lucrèce Borgia.
a. // suffit, pour le rendre orifjinal, que chaque auteur expose, à propos de ce vieux thème, le résultat de son expérience et de son observation personnelles.
Deux motifs :
a) Il se produit, sinon dans les idées générales, du moins dans les mœurs, un changement appréciable d'une génération à l'autre.
6) La sensibilité de Vécrivain (sentiment, imagination) nous intéresse plus que le sujet. — Ce qui est banal, dans les lieux communs vulgaires de la conversation, ce n'est pas l'idée elle-même, c'est la sottise des hommes qui la répètent vaguement, sans la justifier par la moindre observation directe.
L'auteur doit donc simplement fuir les formules toutes faites et ne pas exprimer un jugement qui ne s'appuie sur des faits immédiatement observés.
Le second article {lieu commun sur l'invention) traite la même question.
Brunetière explique pourquoi le sujet d'un chef-d'œuvre est nécessairement un lieu commun. C'est une loi de la nature qu elle n atteint pas du premier coup la perfection. Elle procède par ébauches successives. De même que, dans révolution des espèces, les formes simples ont précédé les formes compliquées, de même, dans la série des œuvres littéraires (au théâtre surtout), on a rarement vu tirer un chef-d'œuvre de sujets entièï*ement neufs ; il est nécessaire que des études préparatoires aient été faites par d'autres auteurs dans les siècles précédents.
Il démontre ensuite cette thèse par l'histoire détaillée du Faust de Gœthe, de V École des Femmes de Molière et du Roméo
Juliette de Shakespeare.
Le procédé est le même.
76 l'esprit CLVSSIQCE au XVII* SIÈCLE
SECON DE NOTE
Analyse d'un vieux discours.
Nos anciens maîtres étaient pénétrés de cet esprit. Jamais ils n'auraient proposé aux élèves autre chose que l'analyse d'un de ces lieux communs, de ces idées cent fois éprouvées par vingt générations. L'invention consistait, selon eux, à les analyser, à les démontrer, sans autre souci que de bien raisonner, de mettre dans la pensée de l'ordre et du mouvement. 11 n'est pas encore prouvé qu'ils eussent tort.
Voyez plutôt le parti que tirait d'une telle méthode un de ces lauréats si dédaignés depuis ! — La matière seule du discours était déjà émouvante et oratoire. Il ne s'agissait pas, comme en l'an de grâce 19 10, d' « apprécier » et de a discuter » un texte, mais d'exposer des lieux communs sur la liberté, l'égalité, la fraternité, les grands principes républicains. Sourie qui voudra de ces vieux sujets ! Je persiste à trouver qu'ils valaient bien ceux d'aujourd'hui ; et quant au style des meilleurs élèves, vous avouerez qu'il était un peu plus coloré que le vôtre.
SUJET : Un pasteur puritain aux membres de Vassociation pour Vindépendance religieuse et régalité politique.
Parmi les émigrations anglaises qui, au temps des premiers Stuaris, allèrent peupler les rivages de l'Amérique du Nord, la plus remarquable est celle qui s'établit sur la côte baignée par l'Hudson, dans l'année 1621, sous le règne de Jacques I*"". Ce n'était pas, comme dans les premières expéditions dirigées vers ces parages, une réunion d'aventuriers ou de spéculateurs s'expatriant pour faire fortune ; c'étaient des citoyens aisés et éclairés, appartenant à l'élite de la secte puritaine, qui, mécontents du gouvernement et de l'Eglise établie, allaient chercher dans un autre hémisphère l'indépendance religieuse et l'égalité politique que leur refusait leur pays natal. Le but de ces nouveaux émigrants était de former sur une terre vierge un Etat libre et régulier, propre à leur assurer la jouissance de ces biens qu'ils regardaient comme les premiers de tous. Us se rendaient au Nouveau Monde accompagnes de leurs femmes et de leurs enfants ; leurs