‹ De la méthode littéraireChapitre 72 sur 424 · Grâce à elles · texte numérisé non relu

Grâce à elles

Combien nous devons savoir gré à l'aimable Florentine, qui nous apporta pour la seconde fois un reflet du ciel d'Italie, cpii nous ramena d'un sourire aux tem|ts heureux de la Renaissance, et fit de son hôtel l'asile de la politesse, le rendez-vous des hommes que choquait l'ignorance, des femmes que blessait l'irrévérence grossière I — Quelle indulgence n'auriez-vous pas pour leurs galanteries innocentes qui satisfaisaient le cœur sans manquer aux bienséances, si vous aviez connu les mœurs qu'elles ont heureusement remplacées ! — Comme vous apprécieriez la grâce de leurs vers, la finesse de leurs sonnets, l'élégance de leurs madrigaux, si vous aviez lu les œuvres qu'elles ont fait oublier ! — Comme vous excuseriez leur recherche excessive de la pureté, de l'harmonie, si vous aviez eu à souffrir des expressions maladroites, de l'orthographe compliquée, des mots pédants en us et des lourds latinismes dont elles nous ont délivrés! — Et, sans doute, il y avait dans cette recherche même, dans ce goût de la distinction, de la rareté, de la finesse, le germe des défauts et des ridicules dont nous rions aujourd'hui : quelle qualité, Monsieur, ne devient un travers en s'exagérant ? Quel principe n'est exposé à périr de sa victoire même, après avoir triomphe ? Mais quels services, alors, n'a pas rendus ce désir de s'élever au-dessus du vulgaire, de s'en distinguer par la noblesse des manières, la délicatesse des sentiments et l'élégance du langage ! Eux aussi, comme le héros de Corneille, les Précieux pourraient vous dire, à vous le triomphateur du jour, à vous qui représentez l'esprit d'un nouveau règne et d'une époque nouvelle :

Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus !

Conclusion.

Ils furent les défenseurs de l'art et de la beauté méconnue, ils soutinrent à leur manière la nature et la vérité, les parties les plus nobles de la nature, les formes les plus gracieuses de la vérité... Rappelez d'un mot ce passé. Inclinez-vous devant les loges qu'occupaient,

lO-.i L ESPKIT CLASSIQUE AU X\U^ SIECLE

hier soir, à la représentation de votre charmante pièce, les derniers survivants de l'hôtel d'Arthcnice. Consolez môme d'une parole aimable celle qui montra dans le Grand Cyrus (je vous abandonne la Clélie) des qualités très supérieures à l'esprit de M. de Mascarille et vous ne déplairez pas, loin de là, au parterre qui vous applaudit d'une manière si chaleureuse. Nobles ou bourgeois, nous aimons tous, en France, les gestes élégants et les mots généreux. Nous attendons de vous l'un et l'autre.

C'est dans cette confiance. Monsieur, que j'ai l'honneur d'être mille fois votre très dévoué serviteur.

Permettez-moi de revenir sur un passage où la collaboration entre l'élève et le correcteur est assez instructive : notre confession vous fera mieux comprendre comment on apprend à écrire.

Vous avez peut-être remarqué le passage relatif aux services rendus par les Précieux (II, 2 : Grâce à elles). Trois phrases nous ont suffi pour les énumérer. Il n'avait pas fallu moins de trois pages à B. — Eh bien ! je vous assure, sans vous en infliger la lecture, qu'il n'y avait rien de plus dans ses trois pages que dans nos trois phrases. En revanche, il y avait quelque chose de moins : le mouvement. Certes, nous ne sommes pas des poètes ! Mais, je vous l'ai dit, après Cicéron, après Balzac, et beaucoup d'autres, il y a un rythme dans la prose, et ce rythme est pour nous un guide précieux, lorsque nous l'avons saisi. Il nous entraîne et nous retient ; il nous aide à sentir d'instinct ce qu'il est nécessaire de dire pour que la phrase soit bien pleine, ce qu'il est utile de taire pour qu'elle ne soit pas alourdie. Une phrase — vous le voyez tous les jours dans les auteurs — est un petit paragraphe : elle se compose de plusieurs parties, qui doivent être entre elles dans un juste équilibre ; elle se rattache à la précédente et à la suivante, qui lui imposent par leur voisinage son organisation ; ce sont des flots qui se suivent et se poussent et s'élèvent par un effort continu, jusqu'à ce qu'ils se brisent au rivage, c'est-à-dire à la limite assignée par le raisonnement. Les nôtres ont pris toutes les trois, instinctivement, la môme forme. Ce sont trois exclamations: Quelle... Comme.,,

PRÉCIEUX d'aujourd'hui, PRÉCIEUX d'aUTREFOIS I03

Comme... La première est divisée en trois parties de longueur égale; les deux autres en deux moitiés plus étendues, mais également symétriques. — Croyez bien, du reste, que nous n'avons rien calculé, rien mesuré ! Ces choses-là doivent se faire d'instinct. Il faut écrire a à la bonne franquette », sans recherche et sans système. Mais il faut, d'autre part, s'être mis dans l'oreille, par la lecture des auteurs classiques, par la récitation de passages bien choisis, par des leçons intelligemment apprises, le nombre et Vharmonie de la langue maternelle. Quand vous le faites de bonne heure, avec suite et avec goût, vous vous habituez sans effort à imiter cette musique, et vous entendez en vous-même, à mesure que vous écrivez, l'harmonie plus ou moins chantante de la parole intérieure. Elle résonne à vos oreilles, elle vous dicte vos expressions, elle guide presque votre main : c'est l'âme de la phrase française, c'est quelque chose de l'âme française qui vit et palpite en vous, pour éveiller dans d'autres âmes l'écho de la même harmonie.

Actuellement, je mentirais si j'avançais qu'en général nous l'entendons dans vos phrases ! En revanche, que de surprises, d'une nature bien différente, attendent au coin de chaque page vos infortunés lecteurs ! Ces phrases non seulement n'ont pas d'âme, mais elles n'ont même pas de corps ! Non seulement, elles manquent de vie, mais elles ne sont même pas organisées : elles sont tout à fait disloquées. Ce n'est pas que vous ne rattachiez les uns aux autres leurs membres épars, à grand renfort de conjonctions : vous jetez à profusion les et, les qui et les que... Vains efTorts ! Loin de maintenir la phrase, toute cette charpente extérieure l'écrase ! Contemplez, par exemple, étalée sur le sol comme un aéroplane trop lourd, cette phrase compliquée de M. :

Certes, j'aime, comme a'Ous, la nature, la simplicité, et la franchise, qualités qui éclatent partout dans votre pièce, et qui parlent par la bouche de ce bon père de famille outré de la manière d'agir de ses filles, et mi^me par le gros bon sens de cette brave servante qui appelle le Grand Cvrus le Grand Cyre...

lOa I. ESPRIT CLASSIQUE AU XVII* SIÈCLE

Et ce n'est pas fini !

Nous saisissons ici le défaut le plus fréquent des élèves : vous ne savez pas vous arrêter sur une idée, l'expliquer, lui donner toute sa valeur ; vous passez trop vite à la suivante... Ne craignez pas, au contraire, de respirer, de mettre des ; , des : . Si les divers mem'ores de la phrase sont bien équilibrés, s'ils occupent exactement la place qui leur convient, nous passerons naturellement de l'un à l'autre, sans l'aide de la moindre conjonction. Ici, comme en escrime, couper, c est dégager !

Essayons de couper ainsi votre phrase :

Certes, j'aime, comme vous, la nature, la simplicité, la franchise :

Deux points ! Nous venons d'exprimer l'idée générale : reposons-nous avant d'entrer dans l'examen des détails. - — Je continue :

on les trouve partout, Monsieur, dans votre pièce ;

Point et virgule. Reposons-nous encore... Où les trouvet-on ?

on les reconnaît dans le langage de ce bon père de famille,

Virgule, simplement, mais placée de telle manière que nous puissions nous arrêter.

dans sa colère naïve et ses malédictions plaisantes, dans sa haine des petits vers, des madrigaux et des romans, et de toutes les billevesées qui troublent les jeunes cervelles ;

Point et virgule.

on les reconnaît dans le gros bon sens de cette brave servante qui n'entend pas le latin, appelle le Grand Cyrus le Grand Gyre, et n'y a jamais appris la filofie ;

Point et virgule — et long arrêt, on les reconnaît enfin...

Vous voyez que, tout en allégeant, j'allonge. Je supprime les conjonctions inutiles, mais j'ajoute les détails né-

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