‹ De la méthode littéraireChapitre 92 sur 424 · OBSERVATION FAITE A LA CLASSE SUIVANTE · texte numérisé non relu

OBSERVATION FAITE A LA CLASSE SUIVANTE

J'ai à peine besoin de vous recommander la prudence et le tact dans l'emploi de cette méthode. Môme en la mettant sous l'égide d'un académicien, comme M. d'Haussonville, ou d'un autre académicien, comme M. Jules Lemaître, il ne faut la pratiquer, dans un examen, qu'avec une discrétion extrême. Aussi ne devons-nous pas nous permettre trop souvent les plaisanteries un peu faciles dont les réflexions de J. Lemaître sur la nervosité de Camille et le cléricalisme de Joad vous donnent le trop séduisant modèle. Cette crainte m'est venue, hier, lorsque l'un de vous, de V., un Caran d'Ache en herbe, m'a fait hommage(nonsans quelque hésitation) dune série de caricatures coloriées sur Andromaque. Elles étaient dédiées à la mémoire de « notre Oncle » , et l'excellent Sarcey n'en aurait certainement pas été plus offensé que des plaisanteries du Chat-Noir : elles ne sont pas plus méchantes. On y voit une double série de tableaux, disposés dans l'ordre exact indiqué par notre plan ; chaque série est expliquée par une courte légende et animée par de brèves et énergiques paroles sortant de la bouche des personnages. On voit, dans la colonne gauche, un Pyrrhus à la crinière ondoyante abandonner une blonde Hermione, au teint dépêche, aux cheveux dor;puis, dans la colonne droite, la rhème Hermione, toujours rose et toujours blonde, accueille un Oreste archaïque dont le casque semble dérobé aux tombes de Mycènes... Jusqu'ici, rien de trop inquiétant. Mais, dès le troisième tableau, nous sommes déjà moins sérieux. Une Andromaque anguleuse, en robe vert chou, coiffée d'une vaste chevelure rouge à la mode de 1910, tourne le dos à Pyi'-

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rhus, tout piteux dans sa rohë de chambre, en lui disant : « Pas de ça, Lisette ! » ... Je n'ose insister sur les scènes suivantes, d'un art vraiment trop irrévérencieux. Sachez seulement qu'après avoir vu Oreste mis en demeure de « saigner » Pyrrhus, et assisté à un service funèbre qui « impressionne Hermione », nous retrouvons le même Oreste conduit à Gharenton par un sergent de ville à bâton blanc. Les deux derniers tableaux nous présentent d'abord Andromaque triomphante, en robe bleue, cette fois, bleu ciel, avec des dentelles et une couronne de diamants; puis le jeune Astyanax orné d'un biberon, soutenu par un chariot roulant. La légende nous assure qu" « il ne mourra pas pour cette fois... ».

Ce procédé funambulesque ne manque pas de bonne humeur, mais il est facile, trop facile. 11 faut la musique d'Otfenbach, le crayon de Caran d'Ache ou la verve de h")arcey pour le faire accepter du public. Sans être de ces vieux humanistes qui prenaient la Belle Hélène pour une injure personnelle, je tiens à corriger d'un mot ce qu'il y aurait dans notre méthode d'un peu dangereux peut-être si l'on ne mettait une sourdine aux éclats de cette gaîté. Je remercie votre camarade de m'en avoir donné l'occasion plaisante, et ne doute pas qu'il sache prendre, devant la Faculté des Lettres, un style un peu moins familier. Transporter ces vieux sujets dans la vie moderne, s'imaginer ces personnages avec les sentiments de nos contemporains, rien de mieux ; car nous devons, par tous les moyens possibles, rajeunir pour les comprendre nos vieux écrivains classiques. Mais songez aussi que, de tous ces moyens, celui-là est le plus grossier ; prenez garde qu'il ne devienne le plus dangereux, et ne vous exposez pas à vous

entendre dire :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud I

Les dieux ont, à la Sorbonne, trop de moyens pour se venger.

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