CHAPITRE IV
DE l'ordre de bataille
Des différenls ordres auxquels la légion pouvait se prêter. — Des ordres de bataille indiqués par Végèce. — Récit de la bataille de Cannes et de la bataille de Zama.
De toutes les précautions qu'un chef d'armée peut prendre avant et pendant Faction, la principale, sans^ contredit, est, dans la disposition de ses troupes, le choix d'un bon ordre de bataille. Voici quel était, sous la République, celui que suivaient ordinairement les généraux romains.
Tout le corps des hastats était en première ligne, divisé en dix troupes par légion, chacune de seize hommes de front sur dix liles : Tintervalle laissé entre deux troupes était égal à Tespace occupé par le front de chacune d'elles. La seconde ligne, composée des princes, se plaçait à une certaine distance derrière les intervalles des hastats; et les triaires, en troisième ligne , derrière les intervalles des princes. Mais, comme chaque troupe de triaires attachée à une cohorte n'était que de soixante, ils n'étaient rangés que dix de front sur six liles. Ainsi les dix cohortes étaient toutes sur le même front, formant trois lignes bien distinctes de fantassins pesamment armés : les hastats de la première cohorte soutenus par ses princes , ceux-ci par ses triaires; et ainsi des autres jusqu'à la dixième.
On mettait trois pieds de distance entre chaque soldat, non compris l'espace qu'il occupait, afin
qu'il eût toute la liberté de mouvements nécessaire au maniement de ses armes. « Les Romains en bataille, « dit Polybe (1), observaient trois pieds de distance « entre chaque soldat légionnaire et celui qui était « derrière lui. » De plus, la distance observée d'une ligne à l'autre était trois fois la profondeur d'une troupe; or on comptait dix files par troupe, il y avait trois pieds de distance d'une file à une autre, non compris l'emplacement du soldat qui peut être évalué à un pied, et la profondeur d'une troupe était de trente-sept pieds romains ; on laissait donc entre deux lignes un intervalle de cent onze pieds romains.
Les vélites, au commencement de l'action, se mettaient en tête, à deux cents pieds au moins de la première ligne.
La cavalerie légionnaire était divisée en dix turmes : chaque turme sur quatre rangs, et huit hommes de front. Chaque cavalier avait cinq pieds pour son emplacement, y compris l'épaisseur de son cheval; un^ distance de quatre pieds était observée d'un rang à l'autre , et l'intervalle entre deux turines était égal au front de chacune d'elles. Toutefois, quand les javelots étaient lancés et qu'il fallait charger, les cavaliers de chaque turme se resserraient sur le centre, pour avoir plus de solidité, et, quelquefois même, deux turmes se joignaient ensemble pour doubler leur front.
L'infanterie légionnaire occupait le centre; les deux ailes étaient formées par l'infanterie des aUiés, et soutenues par la cavalerie. Il arrivait souvent que •
(DPol., XXIL
450 DE l'armée manoeuvrant sur terre
d'un côté l'on plaçait toute la cavalerie romaine, et de l'autre celle des alliés tout entière; quelquefois, cependant, on divisait celte dernière en deux parties égales qu'on postait aux deux ailes, et alors les cavaliers légionnaires, en réserve, devaient appuyer les côtés faibles.
C'étaient ordinairement les véliles qui commençaient Tattaque. Placés en avant de la première ligne, ilslançaientsurl ennemi leurs trails et leurs pierres, et cherchaient par leur attaque irrégulière à jeter dans ses rangs quelque confusion. Cette attaque n'était ni très-inquiétante ni très-dangereuse, mais elle servait à amortir le premier choc, et elle privait les ennemis d'une partie de leurs armes de jet, puisqu'ils étaient obligés de s'en servir pour la repousser. Pendant ce temps, les trois lignes d'infanterie pesamment armée, intactes et immobiles, restaient disposées comme nous venons de le dire : les deux premières debout, la troisième baissée et un genou en terre, chaque soldat couvert de son bouclier.
Les vélites, se retirant peu à peu, se repliaient sur le corpi d'armée, et, par les intervalles des trois lignes laissées libres, allaient se placer derrière les triaires. En ce moment, les hastats s'ébranlaient, lançaient leurs traits, puis chargeaient l'épée à la main. Les princes les suivaient pour les soutenir et pour empêcher l'ennemi de pénétrer par les intervalles. .
Lorsque les efforts de cette première ligne réussissaient, et que l'ennemi prenait la fuite dès la première attaque, les vélites et les cavaliers avaient mission de la poursuivre, les fantassins pesamment armés marchant derrière eux et en ordre pour les
DE l'ordre de bataille 151
soutenir au besoin. « Ils demeuraient fermes, dit « Végèce, pour ne pas se rompre, et de peur que c< l'ennemi, revenant tout à coup sur eux, ne pro- « fitât de leur désordre. » Mais si les hastats étaient obligés de plier, ils se retiraient, comme les vélites, par les intervalles laissés libres derrière eux, et les princes prenaient leur place. Si ceux-ci essuyaient le même sort, les triaires, se levant tout à coup, s'avançaient avec tout le courage d'une troupe d'élite, et, tandis qu'à eux seuls ils soutenaient les efforts d'un ennemi toujours supérieur en nombre, les hastats et les princes se préparaient à reprendre de nouveau leur ordre primitif.
Cette disposition en échiquier des armées romaines facilitait tous les mouvements nécessaires pour prendre tel ordre de bataille que le général jugeait à propos, selon les positions de Tennemi, selon le terrain et selon les armes dont il voulait faire usage. Elle permettait , par des manœuvres très-aisées et presque imperceptibles à l'ennemi, de changer en un moment tout un plan, pour combattre soit en ligne pleine, soit en ligne tant pleine que vide, soit même en colonnes. C'est ce qui fait dire à Polybe (1) que rordonnance de la légion la rendait propre à toutes sortes d'actions.
-Quand on avait à combattre un corps d'infanterie, par exemple, dont les mouvements étaient lourds et pénibles, et dont la force consistait dans l'ordre serré, on gardait la disposition primitive telle que nous venons de la décrire, on formait ainsi l'attaque de tous côtés simultanément par des manipules sé-
(1) Pol., VIL
152 DE l'armée manoeuvrant SUR TERRE
parés, et Ton finissait par rompre en quelque endroit ce corps pesant qui, une fois entamé, ne tardait pas à s'ébranler et à se dissoudre. Ce fut ce qui assura la victoire de Paul-Émile (1), et Polybe énuraère en habile tacticien tous les avantages de la légion romaine sur la phalange macédonienne. « Polybe, « avec son bon sens ordinaire, dit Montesquieu (2), « compare Tordonnance des Romains avec celle des « Macédoniens, qui fut prise par tous les rois sucacesseurs d'Alexandre... Il donne la préférence à « l'ordonnance romaine, et il y a apparence qu'il a « raison, si l'on en juge par tous les événements de « ces temps-là. » Bossuet, dans son Discours sur V Histoire universelle (3), fait aussi de ces deux armées une très-belle comparaison dont la conclusion est la même.
Au contraire, à l'approche d'adversaires vifs et alertes, comme les Gaulois, quand on pouvait craindre de voir les intervalles occupés et les premiers manipules tournés par l'ennemi, on formait un grand front continu, sans observer les distances ordinaires. Il ne suffisait pour cela que de faire avancer les princes, pour occuper, entre les hastats, les espaces vis-à-vis desquels ils étaient placés. Quelquefois aussi, dans des circonstances où Ton avait affaire à un ennemi du même genre et à qui l'on ne voulait pas donner la facilité de se glisser dans les intervalles, on employait un autre moyen. Au lieu de faire passer les vélites derrière les triaires après leur première attaque, on leur ordonnait de rester en tête de l'armée, d'occuper les intervalles de la
(1) Tit.-Liv., XLIV. —(2) Grand, et Dec. des Rom., ch. v. — (3) Ross., Disc, sur l'IIist. tmiv., III' partie, ch. V£,