‹ De la milice romaine depuis la fondation de Rome jusqu'a Constantin [microform]Chapitre 27 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE l'armée attaquant UNE VILLE

AUaqiie d'emblée par escalade. — Siège régulier : lignes de circonvallation ; tranchées conduisant du camp au fosse de la place ; comblement du fossé ; machines d'approche ; machines de sape; mines; assaut, dispositions et précautions des assiégeants.

Si les Romains étaient presque invincibles dans les combats, ils ne se montraient pas inférieurs à euxmêmes dans l'attaque des villes.

Lorsqu'ils ne pouvaient s'emparer d'une place par surprise, ils essayaient quelquefois de la prendre par escalade. L'armée se divisait en trois lignes concentriques, à la portée du trait : la première se composait des troupes légères, la seconde des fantassins légionnaires, et la troisième de la cavalerie. Les trois

1, Voir Bossuet, Hist. «»iiu., 1. HI, vi.

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lignes ainsi formées s'avançaient : les troupes légères nettoyaient le rempart à coups de traits; les fantassins pesamment armés descendaient dans le fossé de la ville pour battre les murailles en brèche et poser les échelles ; la cavalerie attendait la lin du combat pour arrêter la fuite des vaincus. C'était là Tordre le plus ordinaire ; quelques généraux cependant en employaient d'autres. Scipion, par exemple, escalada Oringe, en Espagne, d'une façon singulière qui mérite d'être rapportée. Il forma deux lignes autour des remparts, et divisa son armée en trois corps, dont Tun fut destiné à l'escalade, tandis que les deux autres se reposeraient. Lorsque le premier corps attaqua, le combat fut long et douteux, et l'on eut beaucoup de peine à porter les échelles auprès des murailles, à cause de la grande quantité de traits qui étaient lancés de tous côtés : ceux qui avaient planté leurs échelles et qui pensaient y monter en étaient aussitôt renversés avec des fourches que Ton avait faites exprès. Mais, lorsque Scipion eut remarqué que le petit nombre des siens permettait à l'ennemi une longue résistance, il lit revenir de l'assaut cette partie de l'armée qui avait attaqué la première, et y envoya les deux autres ensemble. Gela donna tant d'épouvante aux assiégés, qui étaient déjà las d'avoir combattu contre le premier corps, qu'ils ab indonnèrent la muraille par une fuite inopinée.

Il fallait, pour qu'une telle entreprise réussit, que le lossé de la ville fût sec et que les assiégés eussent été presque pris au dépourvu, sans avoir eu le tempt^ de préparer toutes les machines nécessaires à leur défense. Aussi la prise d'une ville par escalade était-

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elle rare, et fallait-il presque toujours faire un siège régulier avant de tenter l'assaut.

On commençait par enfermer la ville, que l'on voulait prendre, dans des lignes de circonvallation. Celles-ci étaient composées ordinairement d'un fossé et d'un parapet garni de tours de distance en distance; et ces tours n'étaient point en bois : c'étaient des ouvrages en terre, plus élevés que le parapet, et qui lui servaient de protection. Les circonvallations avaient parfois une très-grande étendue, et exigeaient des travaux gigantesques. Pour montrer jusqu'à quel point les Romains en portèrent l'art, il nous suffira de rappeler celles de Scipion autour de Numance, et celles de César autour d'Alésia.

Le circuit de Numance était de vingt-quatre stades : les deux lignes que Scipion fit élever devaient donc avoir plus de cinquante stades. Pour construire la première, il partagea d'abord le terrain à ses soldats, et les plaça sous la surveillance des principaux officiers, qui durent faire opérer les travaux de tous les côtés en môme temps ; puis il établit des signaux de jour et de nuit pour être averti immédiatement des attaques et des sorties que pouvaient tenter les assiégés. Cette première ligne eut un rempart de huit pieds d'épaisseur sur dix de hauteur, garni d'une palissade et flanqué de tours de cent pas en cent pas. La seconde fut ensuite tracée de la même façon, et avec les mêmes précautions, à une certaine distance de la première. Mais, toutes deux se trouvant coupées par une espèce de marais, on fit une jetée sur laquelle on construisit un parapet d'une hauteur égale à celle du rempart; puis, le

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Douro, qui coulait près de la ville, pouvant amener des secours ou des messages aux assiégés, au moyen de barques et de plongeurs, et étant trop large pour permettre d'y établir des ponts, on construisit quatre forts à Tendroit où la circonvallation aboutissait au tleuve, et l'on tira ^e Tun à l'autre bord une estacade de poutres flottantes, liées les unes aux autres, et garnies de longs pieux armés de pointes de fer. Quand les deux lignes furent ainsi tracées sans interruption, et que la ville eut perdu tout moyen de recevoir des secours, on dressa dans les tours et dans les forts des batteries de macbines de guerre ; les archers et les frondeurs s'y logèrent et l'on établit des corps de garde et des sentinelles en trèsgrand nombre tout le long des lignes. Malgré l'étendue de ces dernières, Spicion prenait soin de les parcourir lui-môme chaque jour et chaque nuit, des précautions prises, il partagea son armée : trente mille hommes furent destinés à la garde des retranchements, et vingt mille au siège; dix raille furent mis en réserve.

Nous comprenons facilement combien de telles dispositions demandaient de soins, de travail et d'habileté. Cependant les lignes de Numance ne sont pas comparables à celles d'Alésia. La position de César était bien plus difficile que celle de Scipion. Pour s'en rendre compte, il faut songer que la ville était perchée sur la crête d'une montagne; qu'elle renfermait une garnison plus forte que l'armée romaine, et qu'elle attendait des secours considérables : de sorte qu'il s'agissait pour César de faire le siège d'une ville presque imprenable par sa position, étant lui-môme exposé aux sorties des

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assiégés et aux agressions des ennemis du dehors. Voici comment, dans ces circonstances, il fit élever ses retranchements.

Il fit d'abord creuser un fossé large de vingt pieds, dont les côtés furent à pic et la profondeur égale à la largeur. A quatre cents pieds en arrière de ce fossé, il établit le reste de ses travaux. Il laissait cette distance, afin que les ennemis ne pussent point, pendant la nuit, attaquer à l'improviste ses ouvrages, ni lancer tous les jours une grêle de traits sur ses travailleurs; car on avait été obligé d'embrasser une si grande circonférence que les troupes romaines n'auraient pu aisément en garnir tous les points. Dans cet espace , César fit ouvrir deux fossés de quinze pieds de largeur sur autant de profondeur. Celui qui était intérieur, creusé dans la plaine et dans un terrain bas, fut rempli d'eau au moyen de rigoles laites à la rivière. Derrière ces fossés, il éleva une terrasse et un rempart de douze pieds de haut; il y ajouta un parapet et des créneaux, et, à la jonction du parapet et du rempart, une palissade de longues pièces de bois fourchues pour en rendre l'abord difficile. Le tout était flanqué de tours distantes entre elles de quatre-vingts pieds.

Il fallait à la fois aller chercher du bois, pourvoir aux vivres, travailler aux fortifications; ce qui diminuait les forces en les éloignant du camp. Souvent encore les Gaulois essayaient d'attaquer les ouvrages et faisaient de vives sorties par plusieurs portes. César jugea nécessaire d'ajouter quelque chose aux fortifications pour qu'une force moindre suflït à les défendre. On prit des troncô d'arbres dont on retrancha les branches; on les dépouilla de leur écorce et

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on les aiguisa par le sommet. On creusa une longue tranchée de cinq pieds de profondeur où ces pieux lurent plantés, les pointes en haut; ils étaient attachés par le pied, de manière à ne pouvoir être arrachés. Il y en avait cinq rangs liés ensemble et entrelacés : quiconque s'y était engagé s'embarrassait dans leurs pointes aiguës. Les soldats leur donnèrent 1^ nom de ceps. Au-devant étaient des puits de trois pieds de profondeur, disposés obliquement en quinconce, et qui se rétrécissaient peu à peu. On y faisait entrer des pieux ronds, de la grosseur de la cuisse, durcis au l'eu et aiguisés à l'extrémité; ils ne sortaient de terre que de quatre doigts; on les affermissait au pied en foulant fortement la terre ; le reste était recouvert de ronces et de broussailles, afin de cacher le piège. Il y avait huit rangs de cette espèce, séparés seulement par un intervalle de troi.s pieds : on les nommait des lis, à cause de leur ressemblance avec cette fleur. En avant encore étaient fichées des chausse-trapes d'un pied de long , armées de pointes de fer ; on en mit partout et à de faibles distances , on les appelait des aiguillons.

Ce travail fini. César fit tracer dans le terrain le plus uni qu'il put trouver, et dans un circuit de quatorze milles,une contrevallation du môme genre, Niais du côté opposé, contre les attaques du dehors, afin que, si la cavalerie envoyée par Yercingétorix ramenait avec elle de nombreux secours, la foule même des ennemis ne pût envelopper les retranchements. Puis, voulant épargner à ses soldats le danger de sortir du camp, il ordonna que chacun se pourvût de vivres et de fourrages pour trenti.* jours.

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Une fois les lignes de circonvallation établies <:omme nous venons de le voir, les Romains, pour passer de là au corps de la place assiégée, faisaient usage des tranchées. Leurs galeries d'approche étaient construites hors de terre par des blindages de fascines et de claies, formant une espèce de muraille de cinq à six pieds d'élévation, à travers laquelle on pratiquait des créneaux pour les archers : on les construisait plus solides et plus élevées à mesure qu'on approchait des murailles et de la portée des machines. Quelquefois même ces galeries étaient couvertes pour garantir les soldats des traits lancés du haut des tours. Josèphe en parle dans la description du siège de Jotapat : « Les Juifs, dit-il, ne laissaient pas de faire des sorties; après avoir arraché ce qui couvrait les travailleurs et les avoir contraints de quitter la place, ils ruinaient les ouvrages et mettaient le feu aux claies. Vespasien, ayant reconnu que ce qui restait de vide entre les ouvertures de ces ouvrages donnait le moyen aux assiégés de les traverser, les fit fermer de telle sorte qu'il n'y restait aucun intervalle. » Polybe en parle aussi clairement dans son neuvième livre, où il est question du siège d'Égine : « Depuis la galerie, dit-il, qui était entre les deux tours, jusqu'au mur qui joignait celle de la ville, on creusa deux tranchées où furent dressées trois batteries de balistes, dont une jetait des pierres du poids de trente mines (1). Et, pour mettre à l'abri des traits des assiégés tant ceux qui venaient de Farmée aux travaux, que ceux qui retournaient des travaux à Tarmée, on conduisit des tranchées blin-

(1 ÎK) kil.

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(lées depuis le camp jusqu*aux tortues. » Je crois que ces deux citations ne peuvent nous laisser aucun doute sur la manière dont les Romains se servaient des tranchées pour passer des lignes de circonvallation au fossé de la ville.

Quand ils étaient arrivés à ce fossé, s'il était sec, ils taisaient une descente à travers les terres, parvenaient ainsi au pied delà contre-escarpe, l'ouvraient et construisaient une galerie couverte pour aller frapper le mur de la ville. Mais si le fossé n'était pas sec, il fallait le combler, afin de pouvoir ensuite poser sur le comblement les machines d approche et de sape. Ils se servaient pour cela d*un appareil particulier nommé tortue de comblement. Vitruve nous en a donné la description. C'était une machine de douze pieds de haut; la base en était carrée, et chaque face avait vingt-cinq pieds; les côtés qui regardaient la ville étaient couverts d'une espèce de matelas piqué et composé de peaux crues entre lesquelles on mettait de l'herbe marine ou de la paille trempée dans du vinaigre. On avait soin de joindre plusieurs de ces appareils, très-près et sur une même ligne, pour donner plus de largeur au comblement et aussi pour donner un plus grand front à couvert aux troupes destinées à l'attaque; car, à mesure que le comblement se faisait, on poussait les tortues vers la ville, et, quand elles étaient arrivées au pied des nmrs, on s'en servait pour les saper. Ainsi la tortue de comblement était en même temps un moyen d'approche.

Outre cette machine, les Romains en employaient d'autres pour ménager la vie de leurs soldats : on les nommait vinecij pluteus, musculiis. La viiicn

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