ET DE LA PETITE CULTURE
choses ; et nulle carrière n'offre au même degré Tindépendance personnelle que tant d'hommes considèrent comme le premier de tous les biens. Il n'en est pas de même du campagnard sanâ lumière qui s'exténue en vain à féconder un champ trop rétréci. S'il n'a pas de ressources pour le mettre en valeur, sofi travail seul n'en tirera que peu de fruit. Ses sueurs ne le rendront pas fertile, s'il n'a pas d'autre, amendement à lui donner ; ses récoltes suffisent à grand'peine à l'empêcher de mourir de faim.^es enfans mal nourris, mal vêtus périssent fréquemment en bas-âge ; d'autres grandis- sent dans la misère, et leurs parens sont trop pauvres pour leur faire donner les élémens de l'instruction primaire. Il en résulte des citoyens ignorans, qu'un travail continuel et sans fruit fatigue et rebute , et qu'un nouveau partage de la propriété place à la mort de leur père dans une condition inférieure encore à la sienne.
Des avances pécuniaires sont la première condition d'une exploitation productive ; mais, sous prétexte de protéger la propriété foncière , la loi l'a mise hors d'état de se procurer des avances, sinon en payant des intérêts usuraires. L'intérêt ne peut être bas que quand l'emprunteur offre au prêteur des garanties complètes; or, le propriétaire foncier n'en peut presque jamais offrir. On a cru agir dans l'intérêt de la propriété en entourant l'expropriation de formalités coûteuses et interminables ; mais le préteur sait très bien d'avance ce qu'il doit perdre dé temps et d'argent pour mettre à bout un débiteur de mauvaise foi ; il prend ses mesures en conséquence et, dans la prévision des chicanes que peut lui susciter l'esprit processif de quelques-uns, il impose à tous une surcharge immense. L'intérêt s'élève dans les campagnes au taux le plus ruineux, et l'on ne peut lui échapper en offrant au prêteur une garantie hypothécaire : cette garantie coûte 2 p. 7o9 proportion exorbitante lorsqu'il s'agit
d'un prêt à court terme , comme un ou deux mois , par exemple.
82 DE l'agriculture
Le petit cultivateur doil donc exploiter sans argent des terres qui n'ont pas d'étendue.
On me dira peut* être qu'il n'est pas obligé de les cultiver et qu'il peut, s'il le veut, les affermer, en recevoir la rente el recouvrer ainsi la liberté de ses actions ; mais il arrive habituellement alors qu'il n'est pas payé de son fermier : le grand propriétaire poursuit le fermier retardataire , parce qu'il s'agit de grosses sommes en comparaison desquelles les frais de justice ne sont rien ; mais le petit propriétaire n'a pas toujours les moyens de payer un avocat , et d'ailleurs il se soucie peu de dépenser 500 francs dans l'espoir incertam d'en recouvrer 25. Il demeure donc entièrement à la merci de son fermier et, comme c*est une position précaire et fâcheuse, il évite de s'y mettre en n'affermant pas.
Une autre ressource devrait lui rester, celle de vendre ses terres et de placer à intérêt l'argent : mais l'incertitude des placemens, la crainte des évictions, la difficulté défaire rentrer une créance sans avancer des déboursés énormes, l'éloignent de ce procédé. Les caisses d'épargnes sont encore peu connues et encore moins utilisées dans les campagnes.
Quel parti lui reste-t-il à prendre?
Celui de cultiver luinuême. Mais souvent en s'y déterminant il se voue à une carrière de privation et de pauvreté. On entend souvent dire : ce qui fait la richesse des petites exploitations, c'est que celui qui les dirige compte ses journées pour rien : mais si c'est là un bénéfice pour la terre exploitée , c'est une mine pour celui qui l'exploite ; en d'autres termes, c'est le salaire réduit au plus bas prix possible.
Les petites exploitations sont souvent si désavantageuses qu'elles ne paient le travail qu'à raison de 5 , 6 ou 7 sous par jour; comment leur exploitant ne vivrait-il pas dans une misère profonde? et comment des amis de l'humanité peuvent*ils condamner l'agriculteur à une aussi déplorable condition? Dans les théories brillantes qui ont malheureusement prévalu en France , on n'a tenu compte que des avantages