‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 10 sur 117 · MISÈRE PUBLIQUE ET PRIVÉE · texte numérisé non relu

MISÈRE PUBLIQUE ET PRIVÉE

Il continue à travailler en perte , s’endettant de plus en plus, ou suppléant au bas prix de ses journées par la vente successive des objets qui composent son chétif mobilier.

Il continue ainsi jusqu’à ce que la maladie vienne arrêter ses efforts et consommer sa perte.

Si le nombre des ouvriers misérables est grand, leur influence pernicieuse sur le sort de leurs camarades est plus sensible et plus rapide. Mais la présence d’un seul indigent peut suffire pour changer le salaire du travail et faire descendre le prix des journées au-dessous du taux qui permet à l’ouvrier de vivre.

La dépense d’une famille vivant avec économie et se contentant du strict nécessaire peut être , dans certaines circonstances, évaluée à 30 sous par jour; tout travail journalier qui sera payé cette somme fera vivre la famille de l'homme qui s’y livrera. Un atelier de dix hommes fera donc vivre dix familles aussi long-temps que les journées se soutiendront au même prix. S’il ne se trouve dans le pays aucun ouvrier dans la misère, les journées resteront éternellemeul au prix de 30 sous ou au-dessus, puisqu’elles ne peuvent descendre aa-déssous, sans constituer l’ouvrier en perte. Or, le travail en perle est la destruction de l’avenir ; il ne peut être accepté que par ceux dont l’avenir est déjà détruit et qui ne songent plus qu’aux besoins du moment présent.

L’ouvrier qui n’èsl pas réduit à la dernière extrémité répousse le travail à perte; le misérable l’accepte, parce que, tout en rendant sa ruine plus certaine , il la retarde de quelques jours.

Qu’un seul ouvrier, poussé par la misère , vienne donc offrir ses services au prix de S5 sous par jour, le capitaliste les acceptera sans Bésiter,. parce qu’il y verra pour lui une économie. Mais, comme l’atelier ne peut occuper que dix hommes , pour installer son nouveau travailleur à 25 sous, il renverra un des anciens qui travaillait à 30. Celui-ci pourra chercher du travail ailleurs; mais, s’il ne réussit pas

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à en obtenir; si un manque d’iuteliigence , ou des liens de famille, ou toute autre cause, le détournent de ce parti, il s’en offre à lui un second qui n’est que trop habituellement employé par les classes pauvres. Il retourne chez le maître qui l’a congédié et lui offre pour 25 sous sa journée. Le maître s’empresse de le réintégrer dans son ancien emploi; mais il fait pour cela sortir un des ouvriers qu’il payait 5 sous de plus. Celui-ci, se trouvant sans ouvrage et dans une position identique à celle de celui qui l’a remplacé , prend assez souvent le même parti que lui ; en offrant ses services au rabais, il déplace encore un travailleur qui, se voyant à son tour sur le pavé, se tire d’affaire par la même méthode.

Il n’y a pas de raison pour que le mouvement s’arrête avant que tous les ouvriers se soient mis au travail pour 25 sous par jour; il n’y a pas même de raison pour qu’il s’arrête après : tant qu’il y a onze prétendans et seulement dix emplois à donner , il s’établit une concurrence au rabais qui plonge tous les rivaux dans la plus affreuse détresse.

Quelle a été la cause première de leur malheur commun? la présence d’un seul misérable. Nous avions donc raison de dire que la misère était contagieuse ; il en est de même des vices qu’elle crée.

La misère privée se termine assez fréquemment par la mort de celui qui en est atteint.

L’homme robuste et dans la force de l’àge succombe souvent sous une série trop prolongée de maux ; mais c’est surtout pour le premier âge que la misère est morteile. Les relevés des tables de mortalité nous apprennent que les décès sont bien moins nombreux parmi les enfaus appartenant aux classes riches que parmi les enfans appartenaut aux classes pauvres. Les classes pauvres indiquées par ces relevés comprennent indifféremment les familles qui sont dans la souffrance et celles qui sont tombées dans la misère ; on ar-

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riverai! à des résullals bien plus tranchés encore, si l’on comparait la mortalité des familles riches avec les pertes éprouvées par les misérables seuls.

Les résultats extrêmes de la misère privée sont la mort, la folie et le suicide. Si l'on parcourt les différentes maisons d’aliénés, soit ou-dedans de la France, soit au dehors, on trouvera partout la folie amenée par quatre causes prédominantes: l’amour, les spiritueux, l’orgueil déçu et la misère. On retrouvera les mêmes causes, si l’on veut remontera l’origine des suicides qui deviennent plus nombreux de jour en jour ; et, si l’on pouvait remonter à la cause primitive et éloignée des maladies les plus meurtrières, on y trouverait encore fréquemment les quatre mêmes causes détruisant la santé et la vie sons raille formes inaperçues.

Le suicide a été diversement jugé suivant les temps et suivant les peuples ; les uns l’ont regardé comme le neo ■plu* ultra de l’héroïsme; les autres ont cru y voir un défaut complet de courage; d’autres, enfin, l’ont accueilli avec indifférence, comme une manière de sortir de la vie qui ne valait ni mieux ni moins que les autres issues.

Ce n'est pas ici le lieu de l’examiner sous le point de vue moral : nous nous occuperons seulement de ses résultats positifs. Le suicide est surtout redoutable en ce qu’il soustrait celui qui l’a résolu à l’action des différons mobiles qui influencent ordinairement la conduite des hommes, Il n’y a plus de prise sur celui qui compte se donner prochainement la mort : les récompenses et les punitions ne l’atteignent plus; pour lui l’opinion publique n’a plus de poids, l’avenir n’a plus d’attraits, la loi n’a plus de glaive.

L’homme qui a résolu de mourir se promène isolé au milieu d’une société à laquelle il n’appartient plus : il demeure étranger à tout oe qui s’agite autour de lui: il conserve sa volonté pourtant et aussi sa force d’action ; mais l’emploi n’en est plus réglé par la foi , par la crainte ou par l’espé-

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rance. Il a secoué toule espèce de joug; il peut tenter de grandes actions comme aussi des crimes immenses ; quoi qu’il fasse il ne vit plus de la vie commune, et c’est d’un autre principe que dérivent ses actes, principe qui échappe à toute espèce d’appréciation, comme ses résultats à tou te espèce d’obstacles. Au nombre des effets du dégoût de la vie suivi du désir de la quitter, on doit compter le régicide qui n’est le plus souvent qu’un suicide accompagné.

La mort , la folie et le suicide ne sont pas encore les plus tristes résultats de la misère privée -, bien que ces trois genres de fin soient une triste conclusion de l’existence, ils sont upc conclusion pourtant et, à considérer les choses du point de vue purement humain, ce qu’il y a de pire dans l’extrême souffrance, c’est sa prolongation. La preuve que telle est l’opinion générale, c’est que les mœurs sont considérées comme adoucies dans les pays où l’on a supprimé la torture, tout en conservant la peine de mort.

Mais une prompte fin n’est pas toujours accordée au misérable: lors même qu’il n’a plus nul soulagement à attendre, son existence se prolonge sans consolations , sans adoucissement, sans espérance. Nous ne reproduirons pas ici les effroyables tableaux qui se sont déroulés souvent dans l’bistoire des peuples ; nous voulons seulement rappeler, dans l’intérêt des indigens, que la misère fait précéder la mort ' des supplices les plus cruels et les plus prolongés. Il se trouve dans les hautes classes une foule d’hommes qui méprisent la mortel qui disent :«ce n’estaprès tout qu’un mauvais quart d’heure à passer.» Ces mêmes hommes cependant redoutent la souffraiicé ; il importe donc de leur rappeler la longue filière de maux que doit traverser le misérable, avant d’arriver nu repos qu’il appelle souvent dans ses douleurs.

L’immoralité résulte fréquemment de la misère privée; néanmoins il n'en est ici question que pour mémoire. Elle sera décrite parmi les résultats de la misère publique qui la

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produit dans une proportion plus forte et avec des formes plus caractérisées.

La misère publique n’est antre chose que la misère privée appliquée à un grand nombre d’individus : lorsque plusieurs misères privées se trouvent rapprochées l’une de l’autre, elles se communiquent réciproquement une augmentation d’intensité, de même que des charbons ardens se renvoient l’un à l’autre une augmentation de chaleur. Lorsque rien n’interrompt cette série de réactions malfaisantes , des provinces entières deviennent un vaste foyer de douleur et de misère. Il est trop tard alors pour secourir efficacement le pauvre ; les soulagemens qui lui sont apportés peuvent calmer ses douleurs morales, en lui faisant voir qu’il n’est pas complètement abandonné ; mais le résultat physique est nul et le fléau se termine ordinairement par la mort d’un grand nombre de ceux qui en cmt été atteints.

Tous les genres de souffrance peuvent résulter de la misère publique; la faim, le dénuement en sont la conséquence et les premiers symptômes, mais les maladies les plus meurtrières ne tardent pas à venir à leur suite ; la mortalité sous toutes ses formes double et triple sous l’action de la misère. On ne peut pas dire précisément que tous les morts soient morts de besoin; mais les privations prolongées et diverses, une nourriture malsaine et insuffisante, l’inquiétude d’esprit et la crainte de l’avenir développent des maladies que des corps en meilleur état eussent constamment repoussées: les plus légères atteintes deviennent mortelles pour des constitutions épuisées et, si la misère n’est pas l’occasion, elle n’en est pas moins la cause réelle de la mort.

Nous ne présenterons pas le triste tableau de toutes les douleurs; à quoi bon renouveler des peintures repoussantes, qui n’ont été que trop souvent reproduites.'. Nous dirons seulement quelques mots des effets moraux de la misère.

Lorsqu’elle est arrivée à son entier développement , les âmes n’en sont pas moins profondément atteintes que les

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