‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 100 sur 117 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De l’éducation.

11 serait hors de propos d’entrer sur l'éducation dans de longs dévcloppemens; nous ne nous en occuperons qu'en ce qui touche le produit net : nous examinerons par quelle préparation morale on peut rendre un homme productif. Comme c’est le seul point par lequel l’éducation se rattache anx moyens de combattre la misère, nous écarterons toute autre considération ; on n’en devra pas conclure que nous proposons d’élever la jeunesse dans la seule vue du produit net. Il doit être bien entendu que pour le moment, nous n’envisagerons l’éducation que sous une seule face ; nous allons parler de l’éducation industrielle; il restera l’éducation morale, politique etscienlifique, dont nous n'avons pas à

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nous occuper, mais sans laquelle la première serait très insuffisante.

Les plus instruits d’entre les ouvriers savent aujourd’hui lire, écrire et compter. On leur enseigne les dogmes de l’église à laquelle ils appartiennent, on y ajoute quelquefois un peu de chant et de dessin linéaire, puis on les envoie à l’atelier où ils n’apprennent plus que ce qui concerne spC' cialement leur état. Les connaissances qui viennent d’étre énumérées sont certainement utiles, plusieurs d’entre elles sont complètement indispensables; mais sont-elles suffisantes? malheureusement non; la vie de l’ouvrier se compose d’une succession de vicissitudes dont le retour éternel est assuré et contre lesquelles cependant on n’a pris aucun soin de le prémunir. Il possède ordinairement quelques notions sur les avantages du travail; les exemples de sa famille, lorsqu’elle est laborieuse, peuvent le détourner de l’oisiveté. Mais combien d’ouvriers sont éclairés sur leurs véritables intérêts dans le cas de cessation de travail, ou de variation excessive dans les salaires ? combien en trouye-t-on qui comprennent alors les causes de leur malaise et les moyens de le faire cesser? Il est essentiel cependant que l’ouvrier possède, sur ces différons points, quelques connaissances élémentaires; aux jours de souffrances il ne manque pas de conseillers perüdes qui viennent exploiter au profit du désordre ses inquiétudes et son chagrin. Comment se défendrat-il contre leurs suggestions, s’il ne comprend ni ce que les autres font, ni ce qu’il a lui-même à faire ? L’ouvrier ne compte pas beaucoup sur son propre savoir; c’est-à-dire il y compte dans les jours de prospérité, lorsqu’il croit qu’il peut se suffire à lui-même et qu’il ne connaîtra jamais le besoin; mais il change d’avis lorsqu’il se voit dans la détresse ; avec les mauvais jours vient l’humilité de cœur, avec eux viennent aussi les mauvais conseillers. Lorsque le prolétaire, aux prises avec la faim, s’est assuré de son impuissance à lutter contre les évènemens et de son impuissance

là.

DK l’kDI'CATIOK.

même à les comprendre , il clierclie niuour de lui une direciion pins éclairée el il adopte facilement l’avis de quiconque a l’air de s’intéresser à son 'sort. Malheur à lui s’il rencontre un de ces amis du désordre qui se trouvent toujours prêts à endoctriner les classes pauvres! et malheur au pays qu’il habite, si une impulsion vicieuse est donnée à la masse des ouvriers en souffrance! l’insurrection, le meurtre, l’incendie ont souvent signalé et aggravé ces époques de douleur.

Le mal vient de ce que l’ouvrier ne connaît pas la véritable cause de sa misère. Tant qu’il demeure dans cette ignorance, il désire l’attribuer à quelque être vivant, sur lequel il puisse faire tomber sa vengeance ; rien n’est plus facile alors que d’égarer son jugement et de le pousser à des actes de violence. Il faudrait qu’une éducation générale eût éclairé l’ouvrier sur les causes qui amènent les crises et sur les causes qui les aggravent. D verrait que, parmi ces dernières, l’émeute et la révolte figurent au premier rang. Ces connaissances ne lui serviraient pas seulement à atténuer les souffrances qu'il endure, elles lui serviraient aussi à les prévenir.

Noua avons prouvé que l’ouvrier avait les moyens matériels de produire plus qu’il ne dépense; l’éducatron doit lui enseigner à tfrer parti de ces moyens, ou du moins à ne pas les paralyser; il los paralyse toutes les fois que par indolence il néglige de les employer;

Toutes les fois que par inconduite il se met hors d’état de le pouvoir, par exemple, quand il vend ou engage ses outils, ou bien quand il se prive momentanément de sa force et de sa raison par l’usage des spiritueux;

..Toutes les fois encore qu’il ne prend pas les mesures nécessaires pour utiliser ses talens, par exemple, quand, pour éviter de se déplacer, il demeure aux lieux où l’ouvrage lui manque;

Toutes les fois enfin que, par des exigences exagérées, il

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éloigne le iravail qui se présciiie et l’abandonne à d’autres plus avisés que lui.

En France, l’éducation populaire ne prémunit pas suflisamment l’ouvrier contre ces différens écueils ; il y a plus, elle le jette inconsidérément sur quelques-uns d’entre eux ; par exemple, on a donné une direction vicieuse aux sentiniens qui attachent le prolétaire à son pays. Sans doute l’ouvrier n’est pas cosmopolite; il ne doit pas être indifférent sur le lieu de sa résidence, mais il ne faut pas que son attachement au sol dégénère en immobilité et qu’il se cloue à sa chaumière, comme une huître à son rocher; l’amour de la patrie n’est pas l’amour de la paroisse et l’ouvrier tombe assurément dans l’excès quand il se regarde comme exilé parceque, pour avoir du travail, il a momentanément changé de département : or, c’est là ce qui arrive en France; plusieurs corps d’état, des menuisiers, charpentiers et autres enrôlés sous la bannière du compagnonnage, font ce qu’ils appellent leur tour de France et se transportent là où l’on a besoin de leurs services : il n’en est pas de même des autres professions et, par exemple, il est presque impossible de déplacer un agriculteur; il y a bien en agriculture comme en toute autre matière une espèce de résidu, de rebut, de caput mortuum, qui n’est bon à rien, qui ne tient à rien et »

qu’on peut faire changer de place à volonté; mais les agriculteurs habiles tiennent au sol comme les végétaux qu’on y a semé ; ils y multiplient outre mesure, s’y pressent, s’y étouffent, sans ciue l’idée leur viennent d’aller chercher ailleurs de l’air et de la place. Il est plus facile d’amener en France des agriculteurs allemands ou suisses que de déplacer ' des agriculteurs français; il en résulte que les bras manquent souvent sur certains points, tandis que leur encombrement est excessif à peu de distance. On a immobilisé la prbpriété foncière, quelques personnes croient qu’on a bien fait; mais au moins n’aurait-on pas dù immobiliser l’espèce humaine.

DE l’éducation.

Rien n’eslplus trisle que de voir dans un même royaume des terres incultes, parce qu’elles manquent de cultivateurs, et des cultivateurs mourant de faim parce qu’ils manquent de terre. Voilà pourtant l’état de plusieurs de nos départcmens.

Wous avons dit, dans le chapitre précédent, que l’amour modéré delà richesse devait être inspiré à tous les propriétaires ; il doit à plus forte raison être inspiré aux prolétaires, ceux-ci ont à acquérir, tandis que les autresn’ont qu’à conserver. Cen’estqueparle désir de la propriété qu’on peut neutraliser dans l’esprit de l’ouvrier le goût de la paresse ou de la débauche ; on ne combat fructueusement une passion qu’à l’aide d’une autre et le créateur ne nous les a données que pour qu’elles soient employées à nous moraliser, en se balançant l’une l'autre et en se maintenant réciproquement par une espèce d’équilibre.

C’est donc sur l’amour de la propriété que devrait être fondée l’éducation industrielle spécialement destinée aux ouvriers. Il faudraitleur enseigner comment la propriété s’acquiert, comment elle se conserve , comment elle se perd.

Qu’on ne me dise pas qu’en fixant fortement i’attention des ouvriers sur les moyens d’acquérir , on en fera des Harpagons et des vautours ; ce n’est pas vers ce vice qu’ils paraissent incliner, c’est plutôt vers le défaut contraire. L’amour de la propriété peut s’allier dans l’esprit de l’ouvrier avec toutes les vertus de son état, avec la tempérance , la probité, l’assiduité au travail, la prévoyance tle l’avenir, l’amour de l’ordre et de la loi.

C'est dans l’espoir de démontrer la possibilité de cette alliance que je me suis hasardé à présenter ici un essai sur les principes qui pourraient être inculquqf aux ouvriers de toutes les professions. Mon intention a été de rattacher ensemble toutes les vertus industrielles autour d’un centre commun , le désir de posséder. Si l’on juge que je n’ai pas réussi , on n’en devra pas conclure que ce que j’avais entrepris est impossible au fond , mais seulement que je me suis trompé sur

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les moyens de mise en œuvre. La multiplicaiion toujours croissante des ouvriers nécessite des mesures qui règlent leurs mouvemens, éclairent leur conscience et rendent plus rare la triste nécessité d’employer la force contre eux. La première de ces mesures, c’est une instruction qui les empêche de pécher par ignorance et de faire le mal avec de bonnes intentions ; il est évident qu’un petit corps de doctrines sur les devoirs de leur état devrait leur être enseigné dès qu’ils entrent dans la carrière, et, quand dix écrivains auraient échoué dans la tâche dilDcile de le composer , il n’en serait pas moins certain que c’est une besogne nécessaire, et pas moins urgent qu’un rédacteur plus habile vint reprendre et compléter les travaux de ses devanciers (1).

CÂTÉGHISHE INBGSTRIEL A L’ÜSAGË DES OUVRIERS.

PREItlÉRE SECTION.

§ I. De l'ouvrier; de ses devoirs,

/?. Qu’est-ce que l’ouvrier?

R. L’ouvrier est l’homme qui travaille pour d’autres moyennant un salaire.

D. Quels sont les deux principaux devoirs temporels de l’ouvrier envers ses semblables. *

(i) J’éprouve le besoiu de rappeler encore que c’est un catéchisme partiel que j’ai entendu présenter; je ne le propose pas comme pouvant remplacer le catéchisme religieux. Bans certains pays/ il pourait lui être joint; il faudrait alors lui donner une couleur moins exclusivement temporelle, ce qui serait facile, vu qu'il ne contient rien qui ne puisse au besoin être étayé du texte des Saintes* Ecritures.

I)E l/lKDÉPENÜANCE E*!' DE LA MENDICITÉ

R. C’est de ne jamais leur être à charge ; le second de leur faire du bien aussi souvent qu’il le peut.

D. Que doit-il faire pour n’être pas à charge aux autres?

R. Se livrer , pendant qu’il est jeune , à des travaux productifs qui lui permettent de subvenir à tous ses besoins et de se préparer des ressources pour sa vieillesse.

D. Celui qui ne possède rien peut-il , par ses propres forces, subvenir à ses besoins et économiser encore pour ses derniers jours?

R. Il le peut, s’il veut connaître et utiliser les ressources olfertes par la providence à d’ouvrier prudent et laborieux.

D. Quelles sont ces ressources?

R. Le travail et l’économie.

D. Le travail et l’économie peuvent-ils mener l’ouvrier à la richesse?

R. Oui , par le travail, il l’acquiert; par l’économie, il la conserve.

D. Quels sont les principaux devoirs temporels de l’ouvrier envers sa famille.

R. C’est de l’élever dans l’aisance et de lui laisser après lui autant de ressources (ju’il le peut.

B. Comment peut-il obtenir ces deux résultats?

R. En cherchant à s’enricliir, comme nous l’avons dit, par le travail et l’économie (1).

^ II. De V'indcpvndance et de la mendicité.

IX Le travail et l’économie ne sont pas bien nécessaires au pauvre; il peut vivre sans cela; s’il se trouve dans le besoin, il demande l’aumône et on la lui donne?

R. Oui, mais c’est une pauvre existence que celle-là; le

(i) Un catéchisme ne peut qu’indiquer ies points principaux, il doit toujours être éclairci par des développcmeus ou commentaires oraux, par exem. pie, dans le eas présent, on doit expliquer à l’ouvrier, qu’il est question d’une

DE l’indépendance ET DE LA UËNDICtTÉ. . 217

mendiant manque à chaque instant du nécessaire ; en outre, il se dégrade et abdique sa qualité d’homme, il n’est plus estimé de ses égaux ou plutôt il cesse d’être leur égal.

D. Le mendiant n’est-il donc pas l’égal d’un autre homme?

R. Non, il est inférieur à tous.

D. Pourquoi?

R. Parce qu’il est inutile et à charge aux autres ; parce qu’il a besoin de tout le monde et que personne n’a besoin de lui , ce [qui fait qu’il perd sa dignité et son indépendance.

D. Mais il n’y a guère d’hommes indépendans ; l’ouvrier’ n’est' il pas dépendant de celui qui l’emploie?

R. Il en dépend pour son travail et pendant le temps de son travail •, il est clair qu’ayant loué sa journée il est forcé de la donner, mais hors de là, il demeure libre et aussi libre que celui qui le paie.

D. Cependant l'opinion publique ne met pas sur la même ligne celui qui donne le salaire et celui qui le reçoit?

R. L’un est riche, l’autre est pauvre; l’un est instruit, l’autre ne l’est pas : voilà ce qui fait la différence. Le travail ne donne pas subitement aux pauvres l’instruciion et l’opulence ; mais il lui permet de vivre honorablement sans rien demander à personne.

D. Cependant il demande du travail au maître?

R. Oui, mais par ses services, il paie l’argent qu’il reçoit; c’est comme s’il achetait chez un commerçant des vêtemens ou des provisions; le travail ennoblit l’ouvrier en lui donnant l’indépendance et la liberté réelle ; la loi ne peut lui en assurer que l’ombre.

richesse relative, et que le travail deses mains ne le rendra jamais millionnaire ; on doit aussi lui citer des exemples d'ouvriers enrichis par le travail, non pas ceux de Walt ou d’ArksvrigI, mais ceux de quelques vutsins connus de lui.

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