DU DÉSINTÉRESSEMENT
point qu’il absorbe et détruise les autres sentimens ; mais ces sentimens ne doivent pas non plus se développer à son préjudice. Le désir d’acquérir, lorsqu’il s’allie à la probité, ne peut jamais amener que de bons résultats. Il est arrivé souvent qu’une avidité désordonnée a pris la place d’un désir modéré du gain ; beaucoup d’hommes, s’abandonnant trop complètement à la poursuite de la richesse, ont oublié pour elle les lois éternelles de la justice et de l’humanité ; ils ont attiré sur leur conduite une réprobation universelle et méritée ; mais la réaction qui s’opérait dans l’esprit public en faveur de la morale a outrepassé le but. Plusieurs esprits n’ont pas distingué entre la recherche légitime de la propriété et la cupidité sans frein qui s’empare du bien d’autrui ; ils en sont arrivés à proscrire non-seulement la rapacité, mais encore le désir d’acquérir ou de conserver. En cela , ils sont sortis du vrai , et les idées exagérées qu’ils se sont faites sur le désintéressement n’étaient guère moins nuisibles que le défaut de conscience de ceux de l’école opposée.
■ Quelques-uns ont imaginé que c’était toujours un acte méritoire de se sacrifier au bien-être d’autrui. Ils n’ont pas réfléchi que l’homme n’est pas isolé sur la terre et que celui qui dispose de sa fortune dispose aussi de l’avenir de sa famille. Que le célibataire emploie tous scs biens à créer des établissemens utiles, il pourra être louable, et encore pourra-t-on .dire que, s’il a des parens, il ferait, dans certaines circonstances, aussi bien de penser à eux ; mais si le père de famille donne tout à des étrangers et laisse scs propres descendons dans l’indigence , il mérite d’être blâmé , quelque bon emploi qu’il ait pu faire de ses richesses : il devait se souvenir qu’elles n’éiaieni pas complètement à lui et que ce qui vient des pères doit être laissé aux enfans.
D’autres, beaucoup plus nombreux, n’ont pas exigé le sacrifice de la fortune acquise ; mais ils ont vu de mauvais œil toutes les mesures qui pouvaient tendre à l’augmenter. Ils n’ont pas songé que l’homme ne travaille pas pour lui seul, et
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qu’cn étondanl scs ressources il élend aussi celles de sa famille et celles de son pays.
D’autres ont posé en principe que chaque citoyen se devait corps et âme à sa patrie, ce qui est vrai ; et ils n’ont pas admis que la patrie dût rien à ceux qui se dévouaient pour elle. Par suite de ce système, ils n’ont compris la vie du citoyen que comme un holocauste continuel, en retour duquel la patrie ne contracte aucune dette. Doctrine immorale et dangereuse! immorale, en ce que rien n’est plus complètement injuste que de grands sacrifices qui ne sent pas rémunérés ; dangereuse, en ce que, quand les états paient mal, on leur en donne pour leur argent. Les fonctions qui ne créent pas une position désirable ne sont recherchées que par ceux qui ne peuvent pas se procurer mieux : on les voit donc constamment occupées par des gens médiocres qui n’y tiennent guère, qui ne font pas de grands efforts pour les remplir dignement, et qui n’en sauraient faire d’utiles en raison de leur peu de puissance. Je sais bien que les fauteurs de cette doctrine ne regardent pas comme admissible le raisonnement qui vient d’être présenté; ils s’écrient que chaque homme doit s’estimer heureux de servir gratuitement son pays, et se tenir pour trop payé de ^ ses peines par le bonheur de s’être rendu utile ; mais il n’est pas question de ce que l’homme doit penser, mais bien de ce qu’il pense : or, à tort ou à raison, il croit que Umle peine est digne de loyer. L’expérience de tous les siècles nous montre les hommes se portant de préférence dans les carrières les plus avantageuses, et, ce qui tranche la question, c’est que lés avocats du sacrifice et de l’abnégation se montrent dans la pratique fort soigneux de leur intérêt : ils ressemblent aux orateurs qui louaient la pauvreté au milieu de l’opulence, ou à certains derviches qui prêchaient l’abstinence tout en se livrant à la volupté.
Nous avons dit que l’emploi de la richesse procurait forr cément des bénéfices aux classes pauvres. lien est ainsi de la cré.ition de la richesse ; elle ne peut avoir lieu sans don-
DE l’Éducation.
ner du travail, ainsi elle profile aux prolétaires soit au moment où elle se produit , soit dans les temps qui doivent suivre : on ne peutdonc trop encourager les dispositions qui peuvent la favoriser : Or, le plus puissant auxiliaire qu'elle puisse trouver, c’est une tendance à s’enrichir, contenue dans les limites de l’équité, niais répandue dans tous les * esprits : combattre cette tendance, c'est diminuer, dans le présent et dans l’avenir, les ressources de la classe pauvre.
On doit donc repousser comme de dangereux sophistes ceux qui prêchent sur le désintéressement des doctrines exagérées et inappliquables. Leur adoption porterait un préjudice égal aux riches et aux pauvres, aux états et aux particuliers; l’on ne saurait trop mettre en garde contre elles la jeunesse qui se trouve souvent disposée à s’immoler sans réflexion et à adopter, contre son intérêt personnel, toutes les idées qui lui présentent une apparence de générosité.