CHAPITRE II
Des hauts salaires el des bas salaires.
Les économistes se sont presque tous occupés de l’importante question des salaires ; on la trouvera traitée avec tous les développemens possibles et dans les sens les plus divergens par une foule d’écrivains philosophes, religieux ou philantropes.
Aü milieu des raisonnemens les plus variés et des conibi-
DKS HAITS KT BAS SALAIBKS. 35
naisons les plus niuliipliées , on voit dominer deux systèmes diamélrniemeiu opposés, autour desquels les auteurs se sont groupés comme autour de deux bannières ennemies.
Les uns veulent que les salaires soient très bas , les autres veulent qu’ils soient très élevés.
Les premiers disent : a II n’y a pas aujourd’hui d’industrie (( possible sans le bon marché ; si vous ne produisez pas avec » une excessive économie, d'autres livreront les mêmes mar- « chandises que vous à un prix plus bas, et les consomma- * « teurs vous laisseront sur le marché , pour s’attacher ex- « clusivement à un vendeur moins exigeant. Comme une « diiïérence de prix extrêmement minime détermine infail- « liblement l’acheteur, on ne peut négliger aucun moyen de « diminuer les frais de production : une seule omission don- « nerait un avantage évident à la concurrence et rendrait c( inutiles vos efforts sur tous les autres points. L’économie « doit donc être générale et frapper indistinctement tous les « instrumens de production , sans examiner s’ils sont doués « ou non de la faculté de sentir, ni s’ils appartiennent au « règne minéral ou au règne animal.
« Or, le salaire des ouvriers étant une des principales « dépenses de la production agricole ou industrielle, sa ré- « duction est une nécessité fâcheuse, mais inévitable. Si « sur toute la surface du globe les nations s’entendaient « pour maintenir les salaires à un taux déterminé , le bon « heur général y gagnerait peut-être; mais il suffit qu’un « seul peuple se mette à diminuer le salaire de ses travail- « leurs pour que tous les autres soient forcément amenés « à en faire autant ; la réduction du prix des journées de- « vant en effet amener une diminution sur le prix de revient n de l’objet produit et par suite sur la valeur vénale , les Cl consommateurs le préféreront sans nul doute.
(( Eclaircissons ceci par un exemple.
« Un tonneau de pommes de terre se vend 3 francs sur (1 certains marchés : supposons que la main-d’œuvre entre
nES HAUTS ET BAS SALAIRES^
« pour moitié dans cette somme , dont l’autre moitié repré- « sente les frais d’engrais , de semence et de loyer de la « terre ; si le prix des journées est de 1 fr. 50 cent, dans le « pays, une journée d’homme aura donc été consacrée à la « production d’un tonneau de pommes de terre ; maintenant, « si l’on trouve moyen de réduire de 30 à 20 sous le prix de (c la journée , les autres frais demeurant tous les mêmes , « on aura obtenu les pommes de terre et on pourra les « livrer au marché à 2 fr. 50 cent, au lieu de 3 fr. Il ne peut « y avoir de doute qu’à ces conditions elles seront préférées ; « force sera donc d’adopter partout la méthode des journées a réduites ou de renoncer à la vente des pommes de terre , « puisque personne n’en demanderait une seule au prix su- « périeiir à celui de 2 fr. 50 cent, le tonneau.
« Le bas prix des journées peut, à la vérité , produire plus « ou moins de gêne dans la classe nombreuse des ouvriers; « mais aussi cela vous mettra en état de soutenir, sur tous « les marchés , la concurrence de l’industrie étrangère. »
Les partisans des salaires élevés répondent : a A quoi a vous servira de soutenir partout la concurrence de i’étran- « ger, si vous le faites aux frais de vos nationaux et aux tt dépens de leur bonheur et de leur aisance? Quel est le « but que vous vous proposez, si ce n’est pas la prospérité « générale? Or, vous n’y arriverez pas, si vous augmentez a la misère publique. Le bonheur de l’humanité est, assu- « rément , ce que vous avez en vue ; eh bien ! vous le rendez a impossible, si vous créez partout une détresse générale « et permanente. » Nous aborderions l’examen détaillé de ces deux propositions, s’il était possible de le réduire à des proportions raisonnables et s’il ne devait pas nous entraîner dans des tléveloppemens trop étendus. Il faut observer du reste qu’elles n’ont pas dans l’application toute l’importance que paraîtrait leur donner leur simple énoncé. Dans les pays libres, on ne peut p.Ts contraindre l’ouvrier à travailler audessous d’un juste salaire; il existe, il est vrai, des moyens de