‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 35 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du patrimoine de ceux qui ne possèdent rien.

On entend dire souvent : la terre entière doit-elle être confisquée aux profits de quelques hommes? Peut-on tolérer entre un petit nombre de mains une accumulation de ri-

DE CEUX QUI NE POSSÈDENT BIEN. ."iS

clifsses qui déshérite le reste de l’espèce humaine? Ne seraii-il pas utile que les ressources fussent partagées et que chacun en obtînt une petite part?

A entendre cet argument, on dirait que le riche dévore et engloutit à lui seul la totalité des fruits des champs et la masse entière des récoltes. Il n’en est pas ainsi pourtant; les facultés digestives du riche ne croissent pas avec sa fortune ; quelqueopulent qu’on le suppose, il ne peut pas faire par jour beaucoup plus de quatre repas.

Il est à désirer sans doute que le nombre des propriétaires se multiplie , afin que ceux qui vivent du travail de leurs mains trouvent encore quelques ressources quand ce travail vient à leur manquer; mais c’est une erreur de croire que les grandes fortunes soient l’apanage exclusif de leur possesseur et que les classes pauvres n’en prennent pas leur part, même sans aucune bonne volonté du côté du propriétaire ; ce n’est pas l’accumulation des richesses, c’est leui' mauvais emploi qui appauvrit le pays.

Le prolétaire dépourvu d’instruction peut bien s’indigner d’un partage inégal ; il peut se croire exclu de l'héritage des richesses nationales; mais tel n’est pas le jugement qu’en porte l’homme réfléchi.

.Mettons de côté dans le cœur du propriétaire toute idée de bonté et d’humanité naturelle ; supposons-Ie préoccupé de ses intérêts seuls et à l’exclusion de tout autre sentiment: il n’eu est pas moins obligé de faire part au pauvre de sa richesse. Le temps est passé (du moins en Europe) où les avares thésaurisaient et faisaient consister leur bonheur à dormir trente ans sur un tonneau d’or; aujourd’hui le riche dépense sa fortune ; il l’emploie quelquefois à des travaux productifs et quelquefois à des travaux improductifs ; mais il l’emploie toujours, et il n’existe encore sous le soleil aucun moyen connu de dépenser son avoir sans offrir des gains à quelque créature humaine. Si le riche fait des achats de quelque nature qu’ils soient , il occupe les producteurs des

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objets qu il achèic ; s’il prêle son argent, au lieu de l’employer lui- même, cet argent qui représente une richesse n'en va pas moins aux classes pauvres après avoir passé par les mains de l’emprunteur. Quelques personnes pensent que celui qui ne dépense pas son revenu et qui en place sous forme de prêt une partie soustrait cette partie à la richesse publique et h la consommation du pauvre : c’est une erreur profonde.

L’argent placé grossit le capital de la richesse publique et augmente ainsi les ressources du pauvre dans l’avenir . D’autre part, l’emprunteur se charge de l’emploi de cet argent. 11 va par lui aux classes pauvres et peu leur importe assurément de le recevoir de la main du rentier ou de celle de l’industriel.

On ne trouve plus aujourd’hui que dans les comédies ces gens qui enterraient leur argent et le laissaient improductif jusqu’à leur mort. En a-l-on jamais vu de vivans? Celle race a-t-elle jamais existé ailleurs que dans le cerveau des romanciers ?

S’il a existé de ces êtres, il n’en existe plus; chacun tâche à présent de tirer parti de sa fortune et, soit sous forme de travaux, soit sous forme de prêts , tout homme doué d’un peu de sens emploie bien ou mal ce qu’il a ; ceux qui voudraient agir autrement seraient considérés comme privés de jugement. Or, on peut réfléchir aussi long-temps que l’on voudra, on ne trouvera aucune manière d’employer une portion quelconque de richesse sans appeler les classes pauvres au partage.

Il ne faut pas croire pourtant qu’elles tirent un égal profil de toutes les dépenses que peuvent faire les riches; ou du moins si ce profil est égal dans le présent, il est inégal dans l’avenir. Le dissipateur, le débauché, l’extravagant appellent bien les classes pauvres au partage de leur richesse; mais d’une part, ils les démoralisent; d’autre part, s’ils alimentent le présent, ils détruisent le futur. C’est ce que ne font pas

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les riches industrieux ou économes, et nous montrerons que l’homme nuisible est souvent celui qu’exaltent les hommages du vulgaire, et l’homme utile celui que poursuivent les préjugés des gens sans lumière.

S’il est incontestable que les moyens d’existence se distribuent nécessairement entre un grand nombre de mains et (|ue le riche le plus égoïste ne peut dévorer sa fortune sans que le pauvre vienne s’asseoir à son banquet, on en devrait conclure que l’augmentation de la richesse, en quelques mains qu’elle s’opère, n’en amène pas moins un accroissement de ressources pour les classes qui n’ont pas de fortune. Si l’on peut créer au prolétaire une indépendance personeile, un patrimoine qui soit sa propriété , il devient plus heureux, plus moral et plus productif; mais, à défaut de ressources directes, on ne doit pas mépriser celles qu’il peut tirer de la fortune d’autrui: la providence lui a assigné une large part sur les biens des riches ; si l’on ne peut amener l’abondance autour de son foyer, il faut la créer du moins entre les mains de celui qui doit la répartir et multiplier les tables au bas bout desquelles le pauvre peut s’asseoir.

On objectera peut-être que ce remède n’a pas toujours été elTicace et qu’en fait, rien n’est plus commun que le spectacle de l’extrême misère existant à côté de l’extrême opulence. Nous répondrons que , dans ce cas , les ressources de l’opulence ont certainement reçu une destination vicieuse; nous l’avons déjà dit : ce n’est pas leur accumulation, c’est leur mauvais emploi qui a fait le mal ; c’est le riche qu’il faut accuser ; ce n’est pas la richesse.

Et encore faut-il bien expliquer en quoi le riche a manqué à ses devoirs.

Il n’a pas pu dépenser sa fortune saus en déverser quelque part sur les pauvres qui l'environnent ; mais il a pu jeter ces pauvres dans une voie improductive qui les conduit à leur ruine. Le travail est le point de jonction entre le capitaliste et l’ouvrier, c’est le premier qui dirige le second ; celui-

DU PATHIHÜINU

ci se laisse eniraioer par l’espoir d’un salaire ; c’est à l’autre qu’appartient l’honneur ou le blâme d’une direction aveugle ou intelligente.

L’intérêt des possesseurs de capitaux, comme de ceux qui vivent de salaire, est que le travail ne soit employé qu’à des entreprises productives ; le produit net doit toujours être exclusivement recherché ; à ces conditions , le propriéuire est intéressé à ne jamais laisser chômer le pauvre. Xes efforts de celui-ci doivent fertiliser les terres de son voisin et des terres sans bras de cultivateurs ne peuvent pas plus produire que des bras de cultivateurs sans terre.

L’homme laborieux qui se trouve sans travail est donc un témoignage vivant de l’incurie du capitaliste qui ne sait pas lui trouver un emploi utile, de même qu’une bonne terre en friche témoigne de l’incurie de son propriétaire ; mais, sous peine de tomber dans les inconvéniens de la taxe des pauvres, on ne doit jamais faire au riche un devoir de défrayer gratuitement celui qui n’a rien. Son intérêt est de le nourrir en l’occupant et, s’il ne le fait pas , ce n’est pas sa dureté qu’il faut accuser, c’est son défaut d’intelligence.

Il est essentiel de combattre ici une erreur trop généralement répandue et dont les fâcheuses conséquences sont incalculables.

Lorsqu’un homme habile monte une entreprise lucrative qui donne pendant plusieurs années de l’occupation à un grand nombre d’ouvriers , quelques esprits mal faits ou envieux vont aussitôt rechercher s’il a perdu ou gagné sur sa spéculation ; s’il en a retiré quelque profit , on entend dire : où ett le mérite? il a travaillé dan» ton intérêt. Puùqu'il s’est enrichi, que veut-il de plus? et comment pourrait-il encore nous demander de lui en savoir gré? De sorte qu’au dire de ceux qui raisonnent ainsi, il n’y aurait de louable que les entreprises en perte et , pour bien mériter du pays, il faudrait d’abord et avant tout être inhabile.

Bizarre conclusion de la jalousie et de l’incapacité! On ne

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saurait, sans injustice, refuser à l’industriel la récompense dé ses travaux et de ses efforts. Tandis que l’ouvrier reçoit un salaire, peut-on en frustrer celui qui a conduit l’entreprise? L’intelligence qui conçoit doit-elle être plus maltraitée que la main qui exécute? Les petits et les grands, les riches et les panvres ne sont-ils pas tous des ouvriers dans la vigne de l'humanité, et tous ne doivent-ils pas être rémunérés en proportion de leur mérite? Le principal mobile des gens actifs, c’est le désir d’améliorer leur position. Ce désir est louable toutes les fois qu’ils s’enrichissent sans appauvrir personne ; il devient très louable lorsqu’ils s’enrichissent eu distribuant autour d’eux des bienfaits.

Cependant , puisque nous nous occupons de la misère , laissons de côté toute (Considération de justice et d’équité vis-à-vis du capitaliste, et ne voyons en lui qu’un des instruniens nécessaires pour faire arriver le travail aux classes pauvres : le capitaliste, n’est plus pour nous un homme, c’est une machine, un rouage et rien de plus. Hé bien , dans ce cas même et dans l’intérêt seul des pauvres , il faut lui accorder une large part dans les profits ; qu'arrive-t-il en mécanique lorsqu’un engrenage important s’arrête et refuse de fonctionner? La machine entière devient inutile. Or, le capitaliste est semblable à ces rouages délicats qui doivent être incessamment arrosés si l’on veut qu’ils jouent. Dès qu'on néglige ce soin, ils deviennent raboteux, ils crient, et bientôt ils s’arrêtent, mettant ainsi la machine hors d’état de continuer son mouvement. Le capitaliste est libre de donner ou de refuser son concours; une juste part dans les profits le disposera à le donner ; une offre mesquine le déterminera à le refuser toujours.

Comparons maintenant les résultats pour la classe ouvrière d’une entreprise qui a été productive, avec ceux d’une autre entreprise qui a laissé un déficit. Il y a nombre dephilantropes qui s’efforcent d’enlever les capitaux aux entreprises productives, pour donner aux ouvriers par forme de

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bienfaisance, des travaux sans utilité réelle. S'ils consacrent à ces travaux une somme de 100,000 fr. par exemplè , lorsqu’elle est absorbée, il ne reste rien pour l’avenir; le capiul de lu richesse publique a été diminué de 100,000fr. Or, on a vu plus haut que la richesse publique est le patrimoine de ceux qui ne possèdent rien ; l’opération a donc consisté à ûler aux ouvriers futurs une partie de leurs ressources , pour en doter les ouvriers présens. On a dévoré l’avenir pour subvenir aux besoins du moment. On a imité le prodigue qui mange en un jour son fonds, au lieu d’en conserver les revenus pendant toute sa vie.

Si, au contraire, on emploie la même somme à des travaux reproductifs, les 100,000 fr. sont également distribués aux ouvriers sous forme de salaire.' Ainsi , dans le présent, ils en tirent le même avantage ; mais la différence consiste en ce que l’avenir demeure intact pour eux. Les 100,000 fr. ressortent bientôt avec un bénéfice net quelconque. Supposons-le seulemeut de 10,000 fr. : les mêmes ouvriers recommencent à travailler avec les mêmes capitaux qui les ont alimentés une fois et , comme ces capitaux sont augmentés d’un dixième, les ouvriers peuvent être, on plus nombreux, ou mieux payés; tant que les entreprises demeurent productives, elles ne cessent d’augmenter dans l’avenir les ressources de l’ouvrier.

L’entreprise à perte, montée par philantropie, lésa, dès le premier emploi, anéanties pour toujours.

Ainsi, le véritable père de l’ouvrier, celui qui lui assure, non pour un jour, mais pour toute la durée des temps, une existence honorable , c'est l’industriel qui tire parti de ses travaux ; c’est l’homme actif et intelligent, qui ne se laisse point emporter par une bienfaisance aveugle et destructive ; c’est celui qui, joignant le pouvoir de calculer au désir d’être utile , ne sépare pas dans son esprit ses idées de fortune personnelle de sa volonté d’occuper des ouvriers; celui enfin , qui consacre sa vie à leur préparer des salaires, avec la puis-

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