‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 41 sur 117 · DES RÉSULTATS · texte numérisé non relu

DES RÉSULTATS

les difTérens peuples; ils se font contre-poids Tiin à l'autre; leurs envahisseniens réciproques se neutralisent et se compensent; après de longs débats, ils se retrouvent fréquemment au même point d’où ils étaient partis.

Cependant le succès ne manque guère au plus habile, et voilà pourquoi ils s’efforcent tous de choisir un champ de bataille qui leur permette de déployer leurs avantages spéciaux. Les cavaliers recherchent les vastes plaines ; les armées composées de fantassins aiment les lieux difficiles et coupés où les chevaux ne peuvent agir. Il en est des luttes entre les peuples comme des luttes entre les armées ; chacun d’eux tàched’éviter les combats désavantageux et d’attirer ses adversaires sur le terrain où il se croit supérieur. Le peuple adonné au produit net sait que la paix est son élément et qu’en temps de calme il doit envahir ses voisins par la force de son industrie ; le peuple guerrier comprend que la paix le livre à la merci de ses voisins industrieux : il en appelle donc sans cesse à son épée pour regagner par la supériorité de ses armes ce qu’il a perdu par l’infériorité de ses combinaisons commerciales.

L’histoire nous présente sans cesse les peuples guerriers aux prises avec les peuples industrieux. Si la paix durait toujours, ces derniers envahiraient rapidement le monde : si la guerre était continuelle, les premiers demeureraient seuls maîtres du globe.

Ici se présente naturellement une question. Est-il impossible de réunir en un seul peuple les deux facultés de la paix et de la guerre et de lui donner ainsi une supériorité constante sur la totalité de ses voisins? Il est très certain que la chose est possible et , si la France regardait avec attention les nations qui l’environnent, elle en trouverait peut-être une qui l’a faite, ou à-peu-près ; mais on ne peut nier qu’elle ne soit très difficile et qu’elle ne demanda une réunion assez rare de lumières et de ressources préparées de longue main.

Presque tous les peuples se contentent cm l’un des deux at-

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li'ibuis, el leurs efforts tendent sans cesse à éloigner les circonstances qui paralysent celui dont ils sont possesseurs. Le plus souvent, les peuples industrieux n’honorent pas assez l’état militaire; ils lancent dans la voie du négoce leur population tout entière et ils soudoient des étrangers qui se chargent de leur défense.

Il y a différens degrés dans cette introduction de soldats mercenaires : la pire de toutes les combinaisons consiste à appeler un chef indépendant entouré d’officiers et de soldats qui lui appartiennent. S’il y a quelque mécontentement dans la bande soudoyée , elle se tourne comme un seul homme contre l’état qui les payait, el les dépenses faites pour entretenir l’armée ne servent qu’à amener au cœur du pays un ennemi puissant.

Telle était la position qu’on avait faite aux condottieri d’Italie.

D’autres peuples appelaient senlemen t différens corps isolés d’étrangers qu’ils enrégimentaient el mettaient sous la conduite d’un général de leur nation : c’est ainsi qu’agissaient habituellement les Carthaginois. Ils liraient des Gaules ou de la Numidie des soldats commandés par des officiers de leur race , mais un Carthaginois prenait le commandement en chef; aussi, quand les mercenaires se révoltaient, le général ne se déclarait pas leur complice, et il n’y avait plus, dans les mouvemens de l’armée privée de son chef, cet accord et celte unité qui eussent certainement doublé ses ' forces.

Les Anglais n’ont jamais renoncé à posséder une armée nationale; cependant aux Indes, l’éloignement et le climat les ont déterminés à se servir de soldats du pays. Mais, pour ôter à leurs régimens de cipayes tout pouvoir d’agir efficacement contre la volonté du gouverneur, ils ne leur ont donné que des Anglais pour officiers; de sorte qu’au premier mouvement d’insubordination, la totalité des chefs se relire, il n’y a plus de commandement dans la troupe insurgée ; ce

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n’est plus une armée capable de se mouvoir, c'est une cohue sans ordre et sans aucun pouvoir d’action. Après les armées composées de nationaux , cette combinaison est à coup sûr la plus rassurante pour les gouvernons et les gouvernés; mais elle exige, delà part des nations qui soudoient, une portion de leur propre population qui veuille et puisse commander les simples soldats d’un autre pays.

Nous avons dit qu’en temps de paix les peuples industrieux envahissaient les peuples guerriers : l’on pourrait citer des milliers d’exemples de ces envahissemens graduels et constans- Les peuples guerriers ont ordinairement des finances délabrées et qu’ils ne peuvent restaurer par le crédit, puisque chez eux le crédit n’existe pas; dans leurs besoins, ils s’adressent aux peuples industrieux pour en avoir de l’argent ou des objets de première nécessité. Comme ils ne peuvent pas payer, ils engagent; tantôt ils cèdent temporairement ou à perpétuité leurs mines, leurs péages, leurs droits de douanes; tantôt ils transmettent la propriété des terres nationales, des ports ou de quelques places. La cession est à peine consommée que le peuple guerrier la regrette, et croit ou feint de croire qu’il a été dupe dans la transaction. Comme les objets cédés sont ordinairement près de lui, sous ses yeux, leur vue irrite à chaque instant ses regrets; le désir de s’en ressaisir devient chez lui une idée fixe, et à la première occasion favorable, il s’en remet en possession.

De là la guerre ; mais aussitôt qu’elle est déclarée , il ne s’agit plus, pour le peuple guerrier, de recouvrer seulement ce qu’il a perdu , il s’agit encore d’enlever au peuple industrieuxla plus grande part possible de ses richesses. Le peuple industrieux n’a ordinairement aucun désir de prolonger la guerre; il achète la paix par des concessions et, dès que le calme est revenu, il recommence à envahir graduellement son voisin.

Il n’y a pas de rivalité plus haineuse que celle qui existe entre deux peuples qui ont des vertus opposées et qui coin-

DE l.A DOOTIIIAE DU l'RODUIT NET.

buUüiil avec des armes différentes. Les qualités de l’un ne sont pas comprises par l’autre et ses défauts paraissent monstrueux à une race qui a des défauts contraires.

Telle était donc la situation des villes de Flandre vis-à-vis de leurs pu issans voisins; dès que l’industrie avait enrichi une ville, des bandes guerrières venaient lui demander une part de ces richesses; les républiques d’Italie, en un cas semblable, payaient, pour se battre à leur place, d’autres troupes de soldats qui ordinairement faisaient cause commune avec les envahisseurs; mais les Flamands ne confiaient à personne la besogne qu’ils pouvaient faire eux-mêmes. Les ouvriers se réunissaient tous sous la bannière de leurs métiers et se présentaient en rase campagne. Les combats terribles qu’ils soutinrent contre la chevalerie française et bourguignonne et dont ils sortirent souvent vainqueurs, doivent servir de réponse à ceux qui prétendent que l’industrie affaiblit le corps et énerve les courages. Cependant c’est après leurs défaites qu’il est le plus curieux de les observer. Lorsqu’une ville manufacturière avait livré une bataille malheureuse, lorsque ses vaillans ouvriers ne devaient plus reparaître ni dans leur atelier ni sur le champ de bataille, les gens d’armes prenaient possession de ses murailles : alors copimençaient ces scènes de dévastation qui semblent devoir effacer les villes de la surface de la terre. Après qu’on avait pillé tout ce qui présentait quelque valeur, on sacca geait le reste et on massacrait tout ce qui avait survécu à la bataille.

Les armées victorieuses agissent assez souvent sans auti e but que celui de faire le mal ; elles paraissent momentanément saisies d’un amour désintéressé pour le carnage et la destruction ; elles tuent alors pour le plaisir de tuer et souvent elles ne résistent pas au bonheur d’incendier les choses mêmes dont elles auront besoin le lendemain. Mais, indépendamment de ces sentimens généraux, un autre mobile animait les vainqueurs : c’était la profonde et violente haine

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qui séparaii les communes et leurs bourgeois d’une part, et de l’autre les barons et leurs vassaux. Lorsque ces deux pouvoirs en venaient aux mains, c’était toujours avec le désir sincère d’arriver à la destruction complète l’un de l’autre. Les communes ne voyaient dans la chevalerie qu’une race de frelons insatiables , et les barons pensaient que tout homme qui se battait sous la bannière d’un métier devait par cela seul être égorgé sans miséricorde.

On ne pouvait donc rien ajouter aux fléaux que l’armée victorieuse faisait peser sur la ville vaincue ; lorsqu’elle croyait l’avoir anéantie radicalement et pour toujours , elle s’éloignait de ses débris et la laissait déserte et réduite en cendres.

Cependant il y avait une puissance occulte qui échappait toujours à l’incendie et à la masse d’armes des barons : c’était l’esprit d’industrie. On ne pouvait pas si complètement massacrer qu’il ne demeurât quelque débris de la population vaincue. Des chefs d’atelier, des ouvriers qui avaient survécu se réunissaient dès que les vainqueurs s’étaient éloignés ; ils s’établissaient dans les ruines ; ils relevaient peu-àpeu les murailles abattues ; ils appelaient d’autres ouvriers auprès d’eux et, au bout de peu d’années, la cité restaurée par l’industrie présentait de nouveau à ses amis des produits précieux et à ses ennemis de hautes murailles couronnées de vaillans défenseurs.

Lorsque la guerre détruisait quelque cité moins industrieuse , il lui fallait des siècles pour se rétablir ; et les nombreux débris de villes anciennes que la charrue parcourt aujourd’hui attestent qu’un grand nombre d’entre elles ne survivaient pas à une pareille épreuve.

Aipsi, dans les siècles barbares , la puissance de l’industrie menaçait à chaque instant l’existence des plus grands Gtats : telle était sa force d’action qu’elle se faisait jour à travers les barrières que lui opposaient l’esprit du temps et •a difficulté de communications alors presque impraticables.

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