DE LA BALANCE DU COMMEDCE
possède tant de livres tournois : ils en conclurent que la possession effective du numéraire constituait seule l’opulence privée ou publique : les moyens de l’accroîlre furent dès-lors découverts pour eux : ils assimilèrent les états à une caisse où il faut faire entrer beaucoup d’argent, en en laissant très peu sortir. Ils imaginèrent donc que les nations devaient vendre beaucoup et n’acheter jamais: on prohiba aux frontières l’exportation des espèces monnayées et l’on crut que, l’argent arrivant toujours et ne s’éloignant jamais, le royaume, à la fin, devait regorger de richesses.
On n’avait pas tenu compte des diverses combinaisons qui annulent complètement ce que l’on appelait autrefois la balance du commerce; 1“ l’accumulation de l’argent sur un point désigné est tout-à-fait fictive ; lorsqu’il se trouve en excès, il s’en va et il n’exisle aucun moyen de le retenir. On peut produire, il est vrai, des relevés de douanes qui attestent que pendant 50 ans, il est entré annuellement un milliard en numéraire dans un royaume et que pendant le même laps de temps il n’en est pas sorti un sou ; mais , à l’expiration des 50 années, la masse du numéraire existant dans le royaume s’est trouvée précisément égale à ce qu’elle était 50 ans plus tôt; d’où il résulte assez clairement qu’il était sorti des frontières autant d’argent qu’il en était entré. Seulement l’arrivée avait lieu ostensiblement et les départs s’opéraient en cachette.
Tandis que certains économistes éprouvaient une joie bizarre, en voyant entrer dans un royaume des masses imaginaires d’argent qui représentaient la sortie d’une valeur égale de marchandises, d’autres se réjouissaient avec encore plus de déraison de l’importation des marchandises étrangères qu’ils regardaient comme ajoutées à la richesse du pays , malgré les sorties d’espèces qu’elle avait nécessairement entraînées. Dans une des années les plusdésastreuses de l’empire français, les exportations diminuèrent et les importations s’élevèrent à un chiffre inusité. Il se trouva des hom-
DES Économistes.
mes d’ctat qui présentèrent comme singulièrement heureux cet état de choses par suite duquel la France n’avait pas livre autant d’objets qu’elle en avait reçus. Ces statisticiens regardaient apparemment comme avantageuse la sortie des espèces ; car elle résultait si évidemment de l’introduction des marchandises qu’on peut à peine supposer qu’ils n’y aient pas songé.
2° L’origine des marchandises acquises est une question secondaire. Leur bon emploi est tout. £n industrie , toute matière employée doit rendre plus qu’elle n’a coûté. Pourvu quelle croisse en valeur, peu importe qu’elle soit venue du Nord ou du Couchant. Les Etats-Unis, par exemple, ont vu leur richesse et leur population augmenter dans une proportion presque inconnue jusqu’à eux, sous un régime d’importation qui dépassait énormément leurs exportations.
Il y a d’autres états qui se sont ruinés sous un régime contraire.
Une autre école d’écrivains, celle qui la première donna le nom d’économistes à ses adeptes aujourd’hui oubliés, crut que les seules richesses d’un peuple étaient celles qu’il tire immédiatement delà terre; les manufactures et le commerce furent considérés comme changeant la place ou la forme des richesses, mais n’en augmentant pas la quantité. Comment des erreurs aussi grandes ont-elles pu trouver place dans l’esprit des peuples? C’est ce qu’on a peine à comprendre aujourd’hui. Leur réfutation complète serait facile à l’aide des lumières que nous ont procurées les sciences nouvelles; mais ce n’est pas d’elle que nous avons à nous occuper.
Nous avons voulu seulement faire comprendre que tout avaU conspiré jusqu’ici pour conserver la misère au sein de tous les peuples : comment pouvait-elle disparaître? Par l’augmentation générale de la richesse : or, tandis que des impôts, des vices, des guerres détruisaient la richesse créée, les doctrines erronées des gouvernemens et des philantropes lançaient la reproduction dans une fausse voie, de
lOft DU SENTIMENT DOMINANT d’uNE NATION
sorte que les uns travaillaient avec beaucoup de zèle et d’intelligence à l’appauvrissement du pays, tandis que ceux qui voulaient l’enrichir se brisaient contre le défaut de logique et de possibilité.
Si de tels faits sont affligeans pour le passé, ils sont encourageans pour l’avenir : nous y trouverons la clef de nos anciennes misères. Lorsque des efforts habiles et persévérons n’ont pas pu détourner un fléau, il reste peu de motifs d’espérance et l’on peut croire que le lendemain ne sera pas meilleur que la veille ; mais si des malheurs ont eu lieu par l’absence de toutes précautions et par la réunion de toutes les fautes, il ne s’agit que de supprimer les causes et l’on aura supprimé les effets. La multiplication des richesses peut être obtenue par des procédés aussi certains que celle des plantes par la semence. Les hommes qui se sont contentés de consommer la richesse présente, sans souci du lendemain et sans préparer le germe de la richesse future, ont imité le sauvage qui ne sème rien, mais qui coupe l’arbre pour en manger le fruit.