CHAPITRE
Du gaspillage par la fraude d'aulrui.
Rien n’est plus rare aujourd’hui dans les pays civilises que la spoliation à main armée; ce n’est pas que l’iniprobité etla convoitise du bien d’autrui aient entièrement disparu de nos contrées, mais elles sont bridées par des précautions sévères, et ceux, qui ne respectent pas les lois de la morale respectent la gendarmerie et les mandats d’amener.
Le brigandage était jadis entretenu par l’insulTisancc des moyens de répression et les nombreuses ressources laissées aux malfaiteurs pour échapper au glaive de la loi. Il suffisait autrefois de se déplacer pour être à l’abri de toute espèce de poursuite ; l’extradition n’avait pas lieu entre les différons états , ni même entre les différentes provinces d’un même royaume ; et le plus souvent même, il n’était pas nécessaire de quitter la province : de nombreuses enceintes pourvues du dangereux droit d’asile offraient sans cesse aux meurtriers une retraite sûre et prochaine.
Ces institutions n’étaient pas alors aussi absurdes qu’elles nous le paraissent aujourd’hui ; elles tenaient à des lois et à des mœurs qui n’existent plus et leur abus servait à tempérer et corriger d’autres abus plus graves encore. I^epuis ce temps, les mœurs se sont éclairées ; on a pris le parti de déraciner les abus, au lieu d’en créer d’autres pour les contrebalancer : rien n’aiTcte plus la main de la justice, et le bandit le plus adroit passe au bagne la plus grande partie de sa
PAR LA FRAUDE d’aUTRUI.
vie. Une telle perspective a dégoûte du métier tout ce qui avait quelque mérite ; les risques de la profession se sont démesurément augmentés en môme temps que ses proûts diminuaient; elle a dû tomber exclusivement entre les mains de gens sans aveu et sans capacité : autrefois au contraire, on voyait des hommes, ayant de la valeur et une position , embrasser le brigandage comme une carrière à-la-fois honorable et productive ; on ne les inquiétait pas assez pour les empêcher d’exercer, et leurs actes n’étaient pas sévèrement jugés par l’opinion publique , puisqu’un grand nombre de leurs contemporains regardaient comme possible leur entrée prochaine dans la môme profession.
Il existait donc alors dans les hautes classes, dans les classes ayant reçus de l’éducation et de la fortune, des hommes dépravés qui ne reculaient point devant le crime lorsqu’il devait les enrichir. Les hautes classes se sont-elles améliorées depuis? Oui , sans doute. Mais se sont-elles améliorées assez pour qu’on n’y trouve plus de ces hommes immoraux qui ne consultent en toutes choses que leur intérêt? Je crois qu’on peut répondre : assurément non. Sur les degrés les plus élevés de l’échelle sociale , on trouve encore des êtres dégradés qui ne s’arrêtent que devant des chàtimens -légaux. On en trouve parmi les industriels et parmi les hommes politiques; on en trouve parmi les gens titrés, parmi les avocats, parmi les écrivains habiles. Aucune profession, aucun état ne préserve complètement de l’immoralité; il y a plus, le talent lui-même n’en préserve pas ; et, ce qui est pis, le talent ne se détruit pas par son alliance avec les plus monstrueux principes. La dégradation du caractère ne se communique point à l’esprit, et ce n’est pas sans une terreur secrète que nous observons souvent une immense puissance intellectuelle, mise au service de passions sans bornes et de vices sans frein.
La loi est désormais au-dessus des plus redoutables malfaiteurs et nul n’est plus tenté d’essayer la force contre elle;
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mais tous essaient avec assez de succès l’adresse et , aujourd’hui que le plus mince maraudeur ne vole plus que le code à la main, il y a peu d’espérance de surprendre en faute des hommes éclairés par de longs travaux et souvent supérieurs en science à ceux qui servent d’organes à la loi (1). Les grands voleurs ne se lancent pas au hasard et avant d'avoir profondément médité sur les conséquences de chacun de leurs actes. L’exercice de la profession est précédée chez les gens prudens de longues et fortes études. Les grands voleurs sont souvent aujourd’hui de grands jurisconsultes, comme autrefois iis étaient souvent de grands guerriers.
Les mêmes ressources que présentaient autrefois aux voleurs par force le droit d’asile et le changement de résidence, sont offertes à présent aux voleurs par fraude. L’extradition entre différons états ne peut être demandée que dans un nombre très limité de cas ; elle n’a pas lieu dans le cas de banqueroute , par exemple ; et quant au droit d’asile , il ne consiste plus en une clôture de pierres dont le malfaiteur ne devait plus sortir; il consiste en textes de lois plus ou moins obscurs, dont le voleur s’entoure comme d’une armure ; une fois enveloppe dans cette carapace , il peut circuler librement, non-seulement sans craindre d’être poursuivi par la loi, mais même protégé par elle contre toute poursuite personnelle.
Le vol par fraude, lorsqu’il est toléré par la loi , est aussi destructif de tout progrès que le vol par violence ; c’est une erreur de croire qu’il soit plus difficile à extirper.
Le vol par violence s’exerçait autrefois principalement sur les grandes routes ; le vol par fraude s’exerce aujourd’hui sur des transactions de diverses natures qui sont comme
(i) Je veux dire qu’il y a peu d’espérauce de les surpreudre avec la loi actuelle qui ne paraît pas sulfisante; mais, le jour où ou le voudra, l’immoralité industrielle disparaîtra devant une loi nouvelle comme le brigandage à force ouverte a disparu devant la maréchaussée.