‹ De la misère, de ses causes, de ses effets, de ses remèdes par d'EsternoChapitre 89 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De l'égalité; des substitutions; de la loi agraire.

On a proposé souvent d’enrichir tous les pauvres en leur donnant les biens de tous les riches. Est-il juste, a-t-on dit, que des familles innombrables 'soient plongées dans la détresse, tandis que d’autres réunissent entre un petit nombre de mains des ressources qui, plus également réparties, suffiraient au bien-être de tous?

Ce raisonnement a paru spécieux à plusieurs esprits, principalement parmi les classes pauvres, à qui il était profitable. Nous examinerons, 1° si l’égalisation des fortunes est possible; 2° si elle est juste; 3° si elle est utile.

C’est, en tout état de cause, une entreprise excessivement difficile que de déposséder les riches d’un pays, au profit exclusif des pauvres du même pays. Si nul autre que les pauvres ne doit avoir part aux dépouilles, nul autre qu’eux ne mettra la main à l’œuvre. Il se trouvera donc deux partis en présence : celui des riches et celui des pauvres. Or, si on les abandonne à leurs propres forces, le parti des riches ne manquera jamais de l’emporter sur l’autre, parce qu’il possédera la supériorité des lumières et des ressources; il possédera même , bien que la chose puisse paraître bizarre au premier coup-d’œil, la supériorité du nombre, vu que ses richesses mettront toujours à sa disposition les bras d’une grande partie des pauvres.

Hans les nombreux conflits qui se sont élevés entre les

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pauvres et les riches, les pauvres ont eu souvent l’avantage; mais , dans ce cas , il est presque toujours arrivé que des hommes possédant la supériorité d'éducation que donne la richesse se mettaient à la tête des masses moins éclairées et leur servaient de guides dans les luttes guerrières ou civiles qu’ils avaient à soutenir. On peut parcourir l’histoire tout entière des siècles passés, on n’y trouvera pas un seul exemple d’une guerre conduite par les pauvres seuls contre les riches seuls, et dans le but d’égaliser les fortunes. On y trouvera seulement des exemples de guerres entreprises pour s’enlever réciproquement la totalité de la fortune. Il est impossible, en effet, que les classes pauvres, se soulevant pour avoir une part personnelle dans la richesse publique , usent modérément de leur triomphe et se contentent d’égaliser les lots ; il est impossible aussi que les chefs du parti vainqueur se dontentcnt, après la victoire, de la part des simples soldats et ne se constituent pas une supériorité de position approchant assez de celle des riches renversés. Ce changement constitue bien une substitution de personnes, mais non la destruction de l’inégalité des fortunes. On peut parcourir toute la série des temps qui s’est écoulée depuis les premiers monumens historiques qui nous ont été conservés; on y trouvera des guerres et des conflits de toutes sortes : on a vu des guerres civiles et des guerres étrangères, des guerres de race cl des guerres de religion, des guerres d’épée et des guerres de plume ; on a vu aussi des guerres pour l’empire des mers, des guerres pour la possession des continens, des guerres pour la monarchie universelle; mais des guerres entreprises dans le but réel d’égaliser les fortunes, voilà ce qui n’a pas eu d’exemples depuis la création du monde (1).

(i) Il ne faut pas qu’oii me cite l’exemple de la lui agraire chez les Romains; nous avons dénaturé le sens qu'ils attachaient à ce mot qui ne signifiait pour eux rieu autre chose que le partage de certaines terres conquises ou la réduction des propriétés conformément aux anciennes lois ; il ne fut jamais question chez les Romains d'égaliser les rurtiiiies.

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On me dira peut-être que, si le fait ne s’est pas encore présenté, ce n’est pas une raison pour qu’il ne se pn'-sente pas plus tard; on me dira qu’il ne faut pas se montrer admirateur trop exclusif du passé et adversaire trop déclaré de tout ce qui est nouveau. Ce n’est sûrement pas moi qui dirai le contraire : mais la non-existence jusqu’ici d’une doctrine est cependant une présomption contre elle, de même que son apparition fréquente serait considérée comme une cause de succès final ; du reste, admettons que la chose soit sur le point de se présenter et voyons qu’elles en seraient les conséquences nécessaires.

Les classes pauvres se soulèvent en même temps sur toute la surface d’un vaste royaume ; elles se rendent maîtresses absolues de la totalité des richesses et les partagent en autant de lots égaux qu’il y a d’habitans ; voilà la parité des fortunes établies ; mais il ne s’écoulera pas vingt-quatre heures sans que plusieurs des nouveaux propriétaires aient entamé leur part par quelque débauche ou quelque marché ; un mois après, il s’en trouvera beaucoup qui ne posséderont pas une obole ; au bout d’un an, il y aura de nouveau des mendians et des misérables. Recommencera-t-on le partage? et comment se régleront les successions? si un homme n’a qu’un enfant et qu’un autre en ait dix , donnera-t-on à chacun de ceux-ci une part égale à celle des autres citoyens? Si on ne le fait pas, voilà l’inégalité rétablie; si on le fait, il faudra prendre sur la part de chacun des citoyens et recommencer ainsi le partage général des richesses à la mort de chaque père de famille. L’impossiblité n’est-elle pas complète?

Autre objection : Quel mobile poussera l’homme au travail et à l’économie, .s’il ne peut posséder au-delà de ce qu’il a déjà? Pourquoi se donnerait-il delà peine, si sesenfans ne doivent ni profiter de ses succès, ni souffrir de scs revers? aujourd’hui nous voyons des gens qui gaspillent leur avoir, malgré la tendance naturelle qu’ont tous les hommes à soi-

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gaer les intérêts de leur famille ; que serait-ce si ce mobile

était enlevé ?

Nous conclurons donc que l’égalité des fortunes est impossible à constituer et plus impossible encore à maintenir; mais si la possibilité existait, y aurait-il justice ou utilité?

Il est incontestable qu’une énorme disproportion de force physique et morale existe entre les hommes ; ne convient-il pas que leurs bénéfices soient à-peu-près en rapport avec les services qu’ils rendent? celui qui dépense son temps et sou argent pour acquérir des connaissances qui lui permettront d’être très utile à ses concitoyens ne doit-il pas être indemnisé et recevoir une récompense supérieure à celui qui demeure inutile, soit par paresse, soit par incapacité? Les végétaux petits et grands occupent-ils une place pareille au soleil ? et si l’homme tire d’une machine à vapeur une force de cent chevaux, exigera-t-il qu’elle ne consomme pas plus de combustible que celle de la force d’un cheval; on ne peut pas donner à tous les ouvriers les mêmes jouissances qu’aux classes éclairées, parce qu’alorsle travail deviendrait trop coûteux et l’on ne peut pas réduire les classes éclairées à l’ordinaire étriqué du prolétaire , parce que , quoique d’immenses besoins factices puissent être supprimés avec bénéfice pour tous, il n’en est pas moins certain que l’intelligence a besoin, pour se développer complètement, d’un peu plus de bien-être que la force matérielle.

Une secte fameuse qui s’est fait connaître principalement après l’année 1830 et qui a gâté plusieurs points de saines doctrines en les alliant à des systèmes hétéroclytes , a cru trouver une solution du problème ; elle a proposé de donner la totalité des biens au chef suprême de l’Etat qui devait les répartir à chacun suivant son mérite; en théorie, rien n’était plus beau , mais où est l’ange qui aurait été chef suprême de l’Etat ? N’est-il pas bien évident que le chef devait regarder comme doué d’un immense mérite et par conséquent comme digne d’une immense fortune, lui d’abord ,

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