LIVRE III
ment de femmes et d'enfants , ii supprimera peu à peu la population devenue superflue 5 le pays sera peuplé de machines qui approvisionneront de leurs produits le reste du monde, pour ie plus grand avantage de quelques capitalistes grands seigneurs.
Ce n'est donc pas de produire beaucoup qu'il importe, mais de produire pour le plus grand avantage de la population entière ■ le seul moyen d'obtenir ce résultat, négligé par l'économie politique , serait de rapprocher les différentes classes de la population, les capitalistes et les travailleurs, de manière que l'intérêt de la communauté dominât les intérêts des individus et des classes. Cela n'est pas, et cela doit être si les nations ne veulent pas périr. Si les savants, au lieu d'imaginer des sophismes pour nier les vices de la constitution présente des sociétés, avaient consacré leurs connaissances à chercher ies moyens de la réformer, l'opinion des gens éclairés , avertis de l'existence et des progrès du mal , serait déjà fixée sur la nature des remèdes à lui opposer. Si nous avons bien exposé les véritables causes de ce mal, nous aurons indiqué les moyens auxquels il faudra recourir pour le combattre.
Une autre cause générale de misère qui agit plus directement sur l'ouvrier de l'industrie et qui résulte du mode de production, c'est Tinfluence funeste qu'elle exerce sur sa santé. Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit de l'état sanitaire des classes laborieuses en général : quelques mots seulement sur les influences spéciales à l'industrie. On a beaucoup écrit, depuis l'ouvrage remarquable de Ramazzini, sur les effets hygiéniques du travail des différents métiers , et la citation âeé autorités nous jetterait dans la controverse. Généralement lotit écrivain, et surtout le médecin, attribue trop d'importance an sujet dont il s'occupe; et c'est ainsi que chaque profession différente est devenue l'occasion d'une liste sans fin d'incommodités et de maladies. D'autres écrivains, au contraire, admirateurs exclusifs de l'industrie et de ses bienfaits, comme l'auteur dé la Philosophie des Manufactures (1), ne voient dans le travail des fabriques qu'une source sans mélange de santé et de richesse. Selon cet optimiste, la seule température de certains
(1) Philosophie des Manufactures par M. Ure; trad. franc, 2 fol.
CH&PITllE V.
ateliers guérit infailliblement tous les rhumes (1); les manufactures préservent les ouvriers du choléra , et, ce qui prouve mieux que tout le reste la bonne influence des manufactures . les ouvriers de l'industrie se portent mieux que la population rurale, et les femmes qui ont passé leur jeunesse et leur enfance dans les fabriques sont faites à ravir (2). La seule maladie qu'engendrent les manufactures, c'est Y hypocondrie , et encore cette affection n'a pas d'autre cause que l'abus des plaisirs sensuels.
Il nous serait facile , pour répondre à M. Ure , de faire passer sous les yeux du lecteur toute cette population infinie de scrofuleux, de phîhisiques , d'hommes déformés et rabougris, de femmes épuisées , d'enfants pâles et maigres , qui sont les agents et nous dirions presque les victimes de l'industrie. A quoi attribuer la différence de mortalité constatée entre les riches et les pauvres, sinon à l'influence du travail? Pourquoi la ville de Mulhouse est-elle celle où l'on meurt le plus? Dans cette localité si productive (nous ne craignons pas de citer une seconde fois ces chiffres curieux), la vie moyenne a diminué , depuis 1812 jusqu'à 1827, de 25 ans, 9 mois, 12 jours, à 21 ans , 9 mois , 7 jours (5) .
Nous n'avons pas oublié non plus qu'un calcul sur les chances de vie des différentes professions, fait pour la même ville de Mulhouse, a donné les résultats suivants : la classe des manufacturiers, négociants, etc. , a 28 années probables de vie à la naissance; celle des boulangers et meuniers, 12 ans; celle des tisserands et ouvriers des filatures, une année 1/2 et une année 1/4! Ainsi les chances de la vie dans la classe des manufacturiers et des ouvriers sont dans le rapport de 28 à 1 1/4 î On sait en Angleterre que les polisseurs d'acier de Sheffield , el les fabricants d'aiguilles de montres de Genève meurent presque tous de consomption après quelques années de travail (4). Aikin épouvante par ce qu'il dit dans sa description de Man-
(1) Philosophie des Manufactures , par M. Ure, p. 176-181.
(5) Voir t. i, p. 166.
(4) Influence des professions sur la phthisie pulmonaire > par Lombard de Genève. — Annales d'Hygiène publique, t. xi.