LIVRE IIÏ
deau , dont la muse d'Aristophane s'est si agréablement moqué. La force aveugle qui règle la part des travailleurs aux fruits du travail, c'est la concurrence, cette divinité suprême dont l'économie politique fait l'arbitre et comme le destin des nations. Le travail, c'est-à-dire la vie des hommes , est une marchandise , dont le prix est infailliblement réglé par le rapport de l'offre avec la demande (1). Or, la force des choses tend incessamment à augmenter l'offre du travail, par l'invention et îe perfectionnement des machines, et surtout par la division mieux entendue des fonctions du travail qui, pour beaucoup d'industries , parvient à supprimer l'apprentissage et à mettre partout des manouvriers à la place des artisans : donc la force des choses exige que le travail ait une part de moins en moins grande aux fruits de la production. C'est bien la peine alors que le monde ait substitué la Providence à la fatalité, le droit à la force !
Comme pour nous ravir tout espoir, les économistes les plus avancés comme Ricardo, Senior , Macculloch , toute l'école dile positive, ont établi une tneorie d'après laquelle la rémunération insuffisante du travail devient un fait de l'ordre matériel et nécessaire. Suivant eux, à mesure qu'une nation se développe , que ses éléments de prospérité se combinent et s'accroissent, la population augmente avec les capitaux, et le travail s'applique à exploiter des branches de production moins fécondes. Par exemple, l'agriculture ne se contente plus des terres qui rendent des récoltes abondantes , et, de progrès en pi'ogrès , elle vient s'adresser aux terres qui, pour beaucoup de travail, n'accordent que très-peu de produits, de sorte que l'homme est forcé à chaque instant de donner son travail à plus bas prix. Il suffit de comprendre la théorie que ces savants économistes ont appliquée au fermage (rentof land) , ce qui n'est pas facile, je l'avoue, pour reconnaître qu'elle a pour conséquence forcée la diminution progressive des salaires. Quel avenir une pareille théorie réserve aux sociétés! Les destinées de l'humanité, que la religion et la philosophie nous font envisager avec tant d'espoir, ne seraient que la plus humiliante de
(1) Voyez ce ue nous avons dit sur ce sujet dans noire Introduction.