CHAPITRE Vï
toutes les déceptions, et l'homme n'aurai! été armé de tant d'intelligence et de si nobles désirs que pour préparer à la famine une plus noble victime ! Le dernier spectacle que devrait présenter la ferre serait celui d'une fourmilière d'êtres affamés se disputant à force de travail de chétives subsistances!
Cette désoîanle théorie , corollaire de celle de Malthus , a été imaginée pour expliquer et légitimer le fermage. Si chaque jour on est forcé d'appliquer le travail à la culture avec un retour de produit qui diminue toujours, on conçoit que ceux qui se sont approprié les terres les plus fertiles en fassent payer fort cher l'usage à ceux qui veulent les exploiter.
Mais heureusement cette théorie n'est qu'une subtilité et un ingénieux mensonge. L'économiste américain Carey a victorieusement démontré que dans une société normale où les monopoles, les impôts excessifs et la gestion vicieuse de la propriété, ne s'opposeraient pas à une distribution équitable des produits, il arriverait tout le contraire, et que l'accroissement des richesses serait un bienfait pour la société tout entière, pour les ouvriers comme pour les capitalistes (1). Selon cet économiste, auquel nous avons emprunté plus d'une idée juste, les lois naturelles de l'économie politique sont bienfaisantes, équitables par elles-mêmes , et le tort de la science a été de prendre pour des lois naturelles des accidents qui n'étaient que des exceptions et des abus. Carey a consacré ses travaux à la recherche de ces lois naturelles de la production et de la distribution de la richesse, mais il se contente malheureusement de les indiquer, sans nous apprendre la manière de conduire le monde par elles, ou plutôt il pense qu'il suffit de les découvrir et de les laisser faire j il lombe en cela dans l'erreur de tous les économistes qu'il combat; le seul avantage qu'il ait sur eux doit être attribué à ce qu'il observe une société plus jeune, placée dans des conditions meilleures, qui n'a pas besoin encore des explications désespérées auxquelles les économistes anglais sont obligés de recourir pour justifier la leur.
Trois éléments économiques concourent à la production : le capital ou les instruments, le travail et l'aptitude. Ces trois élé-
(1) Voyez Prïnciples of political Economy, part the first or the Laws ofihe production and distribution ofwecltk l>y H. C. Carey.
menls ne se rencontrent presque jamais dans les mêmes individus ; il est rare, il est même presque impossible dans l'industrie manufacturière, celle qui occupe le plus grand nombre de bras, que le capital se rencontre avec le travail et l'aptitude : ces deux derniers au contraire peuvent aller ensemble , bien qu'ils soient encore souvent séparés. Voyons la part qui revient à chacun de ces éléments dans la richesse produite.
Le capital prélève sur les produits un revenu composé , tandis que le travail n'a le plus souvent qu'un revenu simple; dans la plupart des cas, le capitaliste n'exploite pas directement par lui-même , il subventionne, à raison d'une prime évaluée en intérêts, l'entreprise qu'il exploite et qui s'adjuge en bénéfice tout ce qui reste après avoir payé le capital et le travail ; le travail ne participe aux fruits de la production que par les salaires. Lorsque le capital s'exploite par lui-même, on lui attribue deux sortes de revenu : les intérêts et les profits.
Les économistes admettent généralement un taux fixe pour les salaires, qu'ils appellent le prix nécessaire du travail (1). Ricardo affirme positivement que dans une société en progrès , les salaires sont toujours au-dessus du taux nécessaire , ce qui veut dire qu'ils doivent descendre plus tard au niveau fixe que déterminent les besoins indispensables. Nous regardons cette affirmation comme une de ces erreurs si communes dans la science de la richesse, et nous pourrions appuyer noire opinion sur celle de beaucoup d'économistes nouveaux , qui ne croient plus à l'existence de ce prix nécessaire du travail (2). Il sera facile de démontrer que les éléments qui constituent ce prix sont trop mobiles, trop incertains de leur nature , pour donner lieu à un niveau fixe et nécessaire.
Les salaires sont en rapport direct de la demande, et en rapport inverse de l'offre (supply) du travail ou du nombre des travailleurs. Or, ce n'est pas la richesse absolue qui détermine la plus ou moins grande demande de travail; c'est seulement sur le capital circulant qu'est prise la subvention donnée au travail, sous la forme de salaires. Cette distinction a été clai-
(1) Voyez Ricardo. Frinciplcs of political Economy, ch. v.
(2) Voyez An essay on l/te distribution ofircallh, hy George Rnmsny , of trinitj collège , Cambridge. Kdimhurç , 1 S30 . Pag* 1 3 .1 .