LIVRE III
il ne comprend pas îes procédés dont il se sert, rien ne sollicite son intelligence, et la réflexion ne pourrait qu'arrêter la rapidité de ses mains. « En un mot, dit M. de Tocqueville, qui a consacré un chapitre trop court aux effets du nouveau régime de l'industrie, il n'appartient plus à lui-même, mais à la profession qu'il a choisie. C'est en vain que les lois et les mœurs ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrières, et de lui ouvrir de tous côtés mille chemins différents vers la fortune; une théorie industrielle plus puissante que les mœurs et la loi l'a attaché à un métier, et souvent à un lieu qu'il ne peut quitter. Elle lui a assigné dans la société une certaine place dont il ne peut sortir. Au milieu du mouvement universel , elle l'a rendu immobile. »
« A mesure que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète, l'ouvrier devient plus faible, plus borné et plus dépendant. L'art fait des progrès , l'artisan rétrograde (1). »
Ainsi, nous l'avons assez démontré et nous sommes heureux d'appuyer notre opinion sur celle de M. de Tocqueville, le maître et l'ouvrier occupent chacun une place qui est faite pour lui et dont il ne sort point. L'un est dans une dépendance continuelle, étroite et nécessaire de l'autre, et semble né pour obéir comme celui-ci pour commander.
Qu'est-ce que cela , se demande M. de Tocqueville , sinon de l'aristocratie? Le capital, séparé du travail par un intervalle infranchissable, prend la place des anciens maîtres, de ceux qui imposaient la taille et la corvée, et il l'emporte sur eux en indifférence et en dureté. Telle est sa puissance , que ni les lois ni les mœurs ne peuvent l'atteindre. Que Ton donne aux Irlandais toutes les libertés que rêve notre âge, toutes sans en excepter le suffrage universel, et les Irlandais n'en resteront pas moins les esclaves du capital britannique, îes serfs de la propriété, les esclaves de la concurrence mutuelle pour le loyer des terres , cette force impitoyable qui les affame et les tue les uns par les autres !
« Je pense , qu'à tout prendre , dit en finissant M. de Tocqueville, l'aristocratie manufacturière que nous voyons s'élever
(1) De la démocratie en Amérique, t. m, p. 323.