CHAPITRE VI
sous nos yeux, esl une des plus dures qui aient paru sur la terre; mais elle est en même temps une des plus restreintes et des moins dangereuses. »
La raison qui fait paraître à M. de Toequeville cette aristocratie moins durable et moins menaçante pour la société, c'est qu'elle n'est pas organisée, c'est qu'elle ne lui semble pas avoir la force de fixer la population sous ses lois; c'est-à-dire qu'elle n'est pas en état de réduire l'obéissance en nécessité et en devoir. Alors la naissance de cette aristocratie est, pour la société, l'occasion d'une guerre civile, d'une dispute éternelle entre les maîtres et les ouvriers : une aristocratie qui ne se constitue pas est, sous un autre nom, l'anarchie, le règne désordonné de la force.
N'est-il pas du devoir des chefs des nations d'arrêter à temps ce désaccord entre les mœurs , les lois et les faits? Les conservateurs intelligents , ceux qui voudraient garder pour leur pays les bienfaits acquis de la civilisation , ne doivent-ils pas réunir tous leurs efforts pour empêcher le développement d'une aristocratie, incapable de commander, ne sachant qu'exploiter et appauvrir, et d'une servitude qui ne peut être qu'une occasion de révolte?
Si l'aristocratie industrielle et les désordres qui en sont la conséquence nécessaire menacent déjà les États-Unis, que serace des grandes nations européennes, en ce moment partagées en deux camps qui grossissent de jour en jour en force et en haine , en propriétaires des instruments du travail et en travailleurs ! La démocratie dans les mœurs, dans les idées , dans les sentiments, et une aristocratie sévère , la plus dure de toutes y dans le régime industriel, n'est-ce pas le désordre et la guerre? Entre de pareils extrêmes il n'existe pas de conciliation possible. Il faut, si on laisse libres ces deux ennemis, que l'un détruise l'autre. M. de Toequeville ne croit pas à la durée de l'aristocratie industrielle; mais il ne nous dit pas de quelle manière les nations doivent lui échapper, et c'est ce qu'il leur importerait de savoir ; si l'aristocratie industrielle ne trouvait d'autre obstacle à la domination que l'insubordination violente des classes laborieuses, les peuples ne sauraient s'affranchir de la servitude qu'au moyen de l'anarchie!