‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 14 sur 314 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

forcément outragée par l'insouciance du chef de manufacture, qui n'avait pas songé le plus souvent à ménager aux deux sexes les moyens de séparation les plus indispensables. Les membres des familles ouvrières, isolés les uns des autres par la nature diverse de leurs travaux , occupés même dans des ateliers différents , ne se retrouvaient plus réunis qu'au moment du dernier repas et du coucher ; la fatigue du jour ne leur laissant plus d'autre sentiment que le besoin du repos, ils s'endormaient bientôt pour se séparer de nouveau dès le réveil. Toute communication de sentiments et d'intelligence était rompue entre eux, et ils n'étaient plus les uns aux autres que des camarades de chambrée.

Nous ne pensons pas que le travail en commun soit funeste de sa nature, et que le travail en famille doive absolument lui être préféré. Je vois que de tous côtés les hommes sont forcément attirés les uns vers les autres , que le travail isolé est devenu impossible, et je reconnais dans ce fait, qui s'est manifesté si brusquement au milieu de nous, une loi nécessaire qui, je l'espère, finira par devenir bienfaisante. Mais elle n'agit pas moins sur les classes ouvrières delà façon la plus désastreuse, parce qu'elles ont été transportées sans la moindre préparation dans un milieu nouveau , tout à fait contraire à leur éducation et à leurs habitudes. Lorsque les grandes manufactures ont ouvert leurs portes et que les populations laborieuses sont venues s'y engloutir, personne n'a prévu les conséquences que devait avoir ce fait nouveau , personne n'a songé à y préparer ceux qui allaient le subir, à mettre leur éducation en harmonie avec leur nouvelle existence, et les gouvernements, occupés ailleurs, ont négligé de stipuler en faveur des ouvriers les conditions indispensables à leur conservation physique et morale. Quand la police sociale a essayé de pénétrer dans les manufactures , à l'occasion du scandaleux abus qu'on y faisait des entants, le mal était produit. Croirait-on que, dans des sociétés éclairées comme la nôtre , il existe en grand nombre des manufactures où les hommes , les femmes et les enfanls , ont, pour satisfaire leurs besoins naturels , des lieux communs à tous comme les soldats des casernes? Nous affirmons, et il suffit de parcourir une ville de grande fabrique pour s'en convaincre, que la population ouvrière a été abandonnée corps et âme, sans cornii-

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