‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 151 sur 314 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

séparation des instruments et du travail a été introduite par la société pour l'avantage de tous ; heureusement que l'ingénieux économiste rentre aussitôt après dans la vérité , en ajoutant : «Elle s'est faite toute seule. »

Oui, comme se sont faites toutes les habitudes sociales qui nous gouvernent encore aujourd'hui. Il est à remarquer qu'il n'y a nulle part moins de réflexion , moins de plan préconçu que dans la formation des sociétés. Les nations naissent et grandissent comme l'homme , sans le vouloir , sans s'en apercevoir , d'après un instinct plus ou moins parfait, suivant qu'elles sont plus ou moins bien douées de nature. Les lois et les institutions sortent fatalement des faits accomplis, et , pendant des siècles , c'est la nécessité qui gouverne l'histoire. Mais quand la conscience de l'homme social s'est éveillée et qu'il examine avec son intelligence le monde où il vit , et qu'il a en partie créé , il s'aperçoit que les circonstances et les faits ont changé, et que les institutions et habitudes du passé ne sont plus en rapport avec la nécessité présente. Alors il réagit par les réformes et trop souvent hélas! par les révolutions sur ce passé qui résiste, parce que de grands intérêts ou seulement des préjugés puissants s'y rattachent. Les révolutions chez nous ont accompli leur tâche; il faut espérer qu'il ne leur reste plus rien à faire, car, comme nous l'avons dit déjà , les difficultés avec lesquelles notre société devra entrer en lutte sont de celles qui ne se dénouent pas par la force, mais par l'intelligence et le cœur.

La formation d'une grande ville, nous l'avons déjà dit, est l'image de la formation d'une société. Examinez dans sa construction matérielle une grande ville, œuvre d'un grand nombre de siècles, comme Paris, dans certains quartiers, Rouen , etc. , ces amas immenses de pierres et de bois , entassés au hasard , sans plan et sans ordre , et qu'on croirait élevés tout exprès pour embarrasser la circulation , priver d'air et de jour ceux qui les habitent et gêner les relations sociales. Ces rues étroites et tortueuses , ces ruelles où l'on ne peut passer qu'à pied, ces quartiers immondes qui défient aujourd'hui tous les efforts que l'on fait pour les rendre salubres , tout cela a répondu aux besoins du temps où ces quartiers ont été construits, tout cela a été bien, et tout cela est mal aujourd'hui.

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