CHAPITRE VIII
« Les hommes ne multiplient pas si aisément qu'on le pense, » dit Voltaire (1), et l'histoire nous fournit un grand nombre de faits qui justifient cette pensée. L'empire romain était vide de citoyens lorsqu'il a péri ; les pays qui ont été le théâtre de l'ancienne civilisation, comme l'Egypte, l'Asie Mineure, la campagne de Rome, sont aujourd'hui dépeuplés : et malgré l'avertissement des crieurs de nuit, les Musulmans disparaissent du monde, et meurent beaucoup plus vite qu'ils ne se reproduisent. M. Say explique ces encouragements donnés à la population par le besoin que les prêtres ont de remplir leurs mosquées, et les potentats de recruter leurs bataillons (2).
Si la population, loin de s'accroître, disparaît en certains pays , c'est que les obstacles suppressifs agissent plus fortement que le principe, répond l'école de Malthus. Dès que l'action de de ces obstacles est suspendue , la population déborde comme un torrent qui a rompu ses digues, et , comme cela arrive aux États-Unis , elle double dans une période de 21 ans. C'est là le grand argument des partisans du principe; seulement, cet exemple ne prouve pas assez, car, si la population tend réellement à dépasser les moyens de subsistance, on doit s'étonner que les États-Unis ne se peuplent pas plus rapidement.
Godwin, écrivain éloquent et ingénieux, a nettement démontré que le trop fameux principe de population n'était qu'une subtilité et un sophisme : les recherches d'Everett en Angleterre, et de M. Morel de Vindé en France, ont confirmé encore la critique de Godwin. Sans reproduire tous les arguments opposés au système de Malthus , nous nous contenterons de demander comment il se fait que cette tendance de l'espèce humaine à multiplier souffre tant d'exceptions chez les individus et chez les nations? II y a plus de huit siècles que les noms sont héréditaires; que l'on prenne ceux que nous signale l'histoire , les noms consacrés par la puissance et le génie , et , sans remonter trop loin, choisissons les plus célèbres des derniers siècles : où sont aujourd'hui les descendants de Shakspeare, de Milton, de Corneille, de Molière, de Racine et de Voltaire , de Montesquieu , de Diderot et de d'Alembert ? Est-ce *
(1) Histoire générale, ch. i.
(2) Traité complet d'Économie politique pratique, t. h, p. 151.
que la stérilité physique serait une condition du génie? On a remarqué que les familles nobles s'éteignaient rapidement , et, si les aristocraties ne se recrutaient pas de noms nouveaux, leurs rangs seraient, en quelques siècles seulement, renversés par la mort. En 1585 , le conseil souverain de la ville de Berne avait accordé le droit de bourgeoisie à 487 familles; sur ce nombre 579 s'éteignirent en deux siècles : en 1795, il n'en restait plus que 108 (1)! « S'il y a des hommes qui meurent de faim, dit Godwin, c'est la loi qui les condamne et non pas la nature! » et, comme nous espérons le démontrer, Godwin a raison; seulement, à la place de la loi, il aurait mieux fait de dire : C'est un régime économique vicieux , c'est un laisser-faire anarchique qui les condamnent. Un conventionnel célèbre a exprimé la même pensée dans le langage emphatique de l'époque révolutionnaire : & Il me semble que la population a ses vicissitudes et ses bornes, et que la nature n'a jamais plus d'enfants qu'elle n'a de mamelles. »
On peut, sans accumuler beaucoup de chiffres, démontrer que la proposition de Malthus est condamnée par les faits : avant la révolution française, on évaluait la population à 24 millions d'habitants; aujourd'hui, après un demi-siècle, elle n'est que de 54 millions, c'est-à-dire, qu'elle n'a pas augmenté de plus de cinq douzièmes. Or, dans ce laps de temps, la richesse du pays a peut-être quintuplé, et la France produit assurément, dans tous les genres , plus de deux fois ce qu'elle produisait il y a cinquante ans. La population a donc marché moins vite que la production.
Les hommes ne sont pas des brutes , quoi qu'en dise l'économie politique absolue; pour que l'espèce humaine multiplie, pour qu'un peuple s'accroisse, il ne suffit pas de l'accouplement des sexes , du besoin de reproduction, il faut des conditions d'un ordre politique et moral qui ne se rencontrent que dans la civilisation , il faut du travail, il faut même de la moralité : le libertinage de l'empire romain en décadence l'a dépeuplé; les excès du harem anéantiront la race des croyants.
(1) Recherches sur la population et sur la faculté d 'accrois s ement de l'espèce humaine, par M. William Godwin. trad, par Constancio. t. i, livre premier.