CHAPITRE VIII
La proposition contraire à celle de Malthus est plus conforme à la vérité : la population reste naturellement au-dessous des moyens de subsistance, et si elle les atteint, si elle les dépasse quelquefois , c'est la faute des institutions économiques , ce n'est pas celle de la nature humaine.
Il n'est pas exact de dire que la population est réglée par les subsistances , mais par l'ensemble des besoins qu'éprouvent les différents peuples , les différentes classes d'individus chez un même peuple, et par les moyens qu'ils ont de les satisfaire. On peut évaluer à peu près la somme des subsistances nécessaires à une famille, on ne peut pas évaluer la somme des besoins d'une classe d'individus et d'un peuple : ces besoins changent à chaque instant. Élevez un peuple en dignité, en moralité, en intelligence, éveillez-le au sentiment des nobles besoins de la nature humaine, raffinez et rendez plus décents les besoins matériels , et vous rendez impossible un accroissement de population, tel qu'en redoutent les économistes; au contraire, abaissez ces besoins , faites qu'une classe d'individus perde tout sentiment de respect pour elle-même, ravalez-la à la condition de la brute, et vous augmenterez dans une proportion menaçante le chiffre de cette population.
Bien d'autres circonstances encore influent puissamment sur le mouvement de la population : pour ne pas les nommer toutes, l'agglomération des classes ouvrières autour de quelques manufactures contribue énergiquement à l'accroissement de la population; mais ce fait est indépendant des lois naturelles, et la physiologie de l'espèce humaine n'y est pour rien. Est-il juste d'accuser la nature des maux produits par des causes artificielles, résultant des institutions sociales?
Ce qui justifie Malthus et ses disciples, c'est que le système qui attribue la misère à l'excédant de la population est d'accord avec les faits qu'il avaient sous les yeux; leur tort a été de prendre pour une situation naturelle les abus d'un état social et industriel contraire aux lois régulières de la population. En Angleterre et en Irlande, la population est placée dans une condition mauvaise , et des classes nombreuses d'individus , les classes inférieures tout entières , celles occupées par l'industrie comme celles qui vivent des travaux agricoles, sont réduites à l'état de brutes humaines, qui pullulent au hasard