LIVRE III
sans danger pour elles. C'est là ce que nous appelons les conditions naturelles de la population. L'homme ne multiplie pas à la façon des insectes immondes; s'il succombe sous le poids d'une fécondité imprudente , c'est que l'homme a disparu et que l'animal seul a survécu aux attaques prolongées de la misère.
Souvent l'excédant de population dont on se plaint n'est qu'un fait relatif, et le nombre d'individus dont une société est embarrassée ne dépasserait pas la borne naturelle dans une meilleure organisation sociale. Dans la campagne de Rome , nous l'avons vu , toute population est superflue, et les champs romains, autrefois couverts de moissons humaines, sont aujourd'hui une solitude. Malgré le chiffre élevé de la population anglaise, l'excédant dont on voudrait la débarrasser par les émigrations est plutôt relatif qu'absolu. L'organisation industrielle de ce pays rendra peu à peu les agents humains superflus , et quand même l'imprévoyance et la misère n'augmenteraient pas la population de journaliers qui encombrent les villes anglaises, elle deviendra de jour en jour plus embarrassante; que l'exportation des produits anglais vienne à diminuer ou seulement à cesser de s'accroître, et l'Angleterre ne saura plus que faire des millions d'hommes qu'elle a entassés autour de ses machines à vapeur. Les chefs d'industrie anglais n'ont pas besoin de consommateurs indigènes , et , fussent-ils seuls avec leurs machines, ils continueraient à s'enrichir. L'aristocratie seule a besoin d'un grand nombre de bouches affamées pour consommer les produits de ses domaines.
Nous citerons ici à l'appui de notre opinion un fragment du rapport de M. Fletcher, qui fera mieux connaître encore la valeur de ce document, digne d'être médité par tous les économistes.
a Une population de paysans propriétaires, qui n'est pas démoralisée, se mesure facilement sur les moyens de subsistance que lui fournit la terre; un certain degré d'aisance donné par l'habitude en règle le mouvement. Mais lorsque la civilisation a permis graduellement d'occuper de grandes masses d'hommes en dehors du sol qui produit leur nourriture, les limites de leur accroissement ne sont plus territoriales et fixes, mais commerciales, incertaines et exposées à de grandes fluctuations. Ces considérations exigeraient des ouvriers ainsi occupés