CHAPITRE IX
DES CAUSES PARTICULIÈRES OU ACCIDENTELLES DE LA MISÈRE. — DES CAUSES QUI NE SONT PAS IMPUTABLES A CEUX QUI LES SUBISSENT.
Outre ces causes générales, dont Faction est permanente, il en est d'autres qui tiennent à des circonstances particulières et aux hommes, et qui secondent l'action des premières ou servent à la manifester. Nous divisons ces causes particulières en deux grandes classes : celles qui sont indépendantes de la volonté ou de la conduite de ceux qui les subissent , et celles dont les pauvres eux-mêmes sont responsables.
il suffira presque d'indiquer le nom des causes de la première classe, qui toutes peuvent se résumer en deux causes principales : incapacité ou privation du travail.
Nous savons qu'il y a dans nos sociétés un nombre immense d'individus qui n'ont d'autres moyens de subsister que l'emploi de leurs forces par le travail. Mais il arrive bien souvent que des êtres humains sont dans l'impossibilité de gagner leur nourriture : l'âge, l'enfance et la vieillesse , la maladie, les infirmités, quelquefois le sexe et l'inhabileté ou le manque de force, réduiraient la classe pauvre à la nécessité de mourir de faim , si la charité publique et privée ne se chargeait de leur entretien. Les enfants indigents s'élèvent environ au quart de la population totale de l'indigence; ils se divisent en trois classes : les orphelins , les enfants trouvés et abandonnés , les enfants pauvres en famille. Les deux premières classes n'ont évidemment d'autre ressource que la charité. 271 hospices se
LIVKE III.
partagent l'entretien des enfants trouvés et délaissés , dont le nombre s'élevait en 1854 à 129,699. — La moyenne des enfants qui naissent par année, sans famille, ou délaissés par leur famille , est d'environ 55,629 (1). Le nombre des vieillards incurables admis dans les hospices était à la même époque de 26,062 (2). Mais nous est-il permis de connaître le chiffre réel des indigents incapables de travail, et serait-ce trop exagérer que de le porter au tiers de l'indigence officielle? qui pourra nous dire le véritable nombre de ces travailleurs imparfaits, comme les appelle ingénieusement Bentham, tels que les adolescents, les ouvriers débutants, et qui ne peuvent pas subsister par le travail , s'ils n'ont pas par eux-mêmes ou par leurs familles d'autres ressources?
Nous avons vu , dans l'étude de la misère parisienne , que la proportion des femmes indigentes dépasse de beaucoup celle des hommes; la femme est, industriellement parlant, un travailleur imparfait. Si l'homme n'ajoute pas son gain au salaire insuffisant de sa compagne, le sexe seul constituera pour elle une cause de misère.
Quelquefois ce ne sont ni les forces , ni les bras qui manquent, c'est l'emploi utile de ces forces. Il n'y a pas d'année, surtout depuis dix ans , où quelque crise dite industrielle ne ralentisse la production et ne diminue par conséquent le nombre des bras occupés. Nous n'avons pas le temps de faire ici l'histoire de ces crises , de rechercher le nombre probable d'ouvriers qu'elles mettent momentanément dans l'impossibilité de gagner leur subsistance. Chaque hiver, en Angleterre et chez nous aussi, on ouvre des souscriptions, on fait des collectes pour venir au secours des ouvriers sans travail. Toutes les perturbations politiques, les embarras sociaux de toute nature, ont pour conséquence immédiate la diminution du travail, le chômage forcé d'un grand nombre d'ouvriers. Il n'est pas nécessaire , je pense, de rappeler les souvenirs de 1850, que vient d'effacer d'ailleurs la crise encore existante de 1857.
L'étude des causes économiques de la misère nous a appris que les nations qui produisent presque exclusivement pour la
(1) Rapport du ministre de l'intérieur. 1839. — p. 50.
(2) Ibid.,y.ZQ.