‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 164 sur 314 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DES CAUSES MORALES OU PERSONNELLES DE LA MISÈRE. — DE CELLES qu'on IMPUTE A LA VOLONTÉ OU A LA CONDUITE DES PAUVRES EUX-MÊMES.

Ces causes sont celles qui ont été le plus souvent traitées , d'abord parce que leur action est plus directe, plus apparente, et ensuite parce qu'il semblait plus juste de faire de la misère un châtiment mérité qu'une aveugle méprise de la destinée. De ce point de vue, l'individu devient entièrement responsable de son sort, et le bonheur comme le malheur dépend de sa conduite et de son choix. Nous avons vu , par l'examen des causes générales , que cette facile explication de la misère est loin d'être vraie , la condition économique des différents individus étant déterminée par une foule de causes étrangères a leur volonté , et qu'il y aurait cruauté à leur en imputer la faute.

Mais , dans un grand nombre de cas particuliers , la misère ou plutôt le degré de la misère n'en est pas moins un juste châtiment. Ce n'est pas l'individu qui se donne à lui-même sa position en ce monde; mais c'est lui souvent qui l'aggrave. Lorsque le sort l'a placé à un certain degré de l'échelle sociale , haut ou bas , avec les moyens de s'élever encore , souvent il descend volontairement et par sa faute à un degré bien inférieur à celui où il avait été placé en entrant dans le monde.

CHAriTRE X. 169

Ceux mêmes qui ont reçu le privilège de la fortune ne peuvent se maintenir sans travail au point où la naissance les a élevés : souvent quand la loi les abandonne à eux-mêmes , comme cela doit être, on les voit user de leur liberté pour préparer la ruine de leur famille.

Le roturier comme le noble peut déroger ; et si Ton connaissait l'histoire de tous les misérables , on en verrait un grand nombre qui ne peuvent accuser qu'eux-mêmes de leur malheur. Voyons donc comment et dans quelle proportion le pauvre est l'auteur de sa propre misère.

Il n'est pas si facile qu'il paraît au premier abord d'apprécier avec justice la part que les pauvres ont à leur misère; car les vices qui créent ou aggravent leurs souffrances sont en même temps causes et effets. Aux yeux d'un juge équitable les vices des classes inférieures ont des circonstances atténuantes qui doivent nécessairement adoucir les rigueurs de la condamnation morale : dans un grand nombre de cas , c'est la misère qui provoque le vice, qui en est l'occasion irritante et même la cause. La condition morale des basses classes n'est guère plus favorable que leur condition économique : il leur est presque aussi difficile d'avoir des mœurs complètement honnêtes que de devenir riches.

« Quand Jupiter fait d'un homme un esclave, dit Homère , il lui enlève la moitié de sa vertu (1). » Aristote , dans sa politique (2) , refuse aux esclaves les vertus morales , et par conséquent il les affranchit des devoirs sociaux , autres que ceux de l'obéissance et de la résignation passives qui sont les vertus de l'esclave, comme la docilité et la vigueur sont les vertus du cheval. L'ouvrier des métiers, l'homme qui fatigue son corps pour gagner de quoi vivre , est assimilé par lui à l'esclave. « Le labeur de l'artisan , dit-il, est un esclavage limité (5). » Quoi

A Kêpoç, ivr civ (xtv y.ccrcc ^ovXtcv «/-tctp zXyCTiv. Odyssée, 1. xvm,p. 522-523.

(2) Politique iV A ris to te ,i. i, ch. v.

O yu,p Cctïctvtroç Ti^vtr^ç cKfyupiçfxivYiv tivoc îxil ^ouAê/ar.

(3) Politique d' Aristote. traduction et texte de Barlhèlemi Saïnt- Hilaire. — r. i , p. 78.

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