‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 170 sur 314 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'habitude de l'ivrognerie est générale, il faut avoir un certain courage pour réclamer en faveur des misérables; il faut être bien persuadé que sous ces brutes dégradées il y a des hommes , pour trouver dans son cœur des sentiments de générosité et de compassion !

L'ivrognerie, le plus triste fait sans contredit qui se produise chez les hommes, mériterait d'être étudiée plus profondément qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Ce mal hideux semble presque inexplicable. Si on ne savait de quoi Thonime est capable en déraison , jusqu'à quel point peuvent se dépraver ses goûts; si on n'avait l'exemple des Chinois qui s'empoisonnent avec une drogue fétide , et mille observations de ce genre , on aurait peine à croire, même en présence des faits, à la possibilité d'une sottise aussi hideuse que l'ivrognerie. Les misères de l'homme sont aussi infinies, aussi mystérieuses que ses grandeurs : l'homme est le plus étrange de tous les contrastes , c'est pour ainsi dire une contradiction vivante. Pendant qu'il étonne par sa sagesse et son intelligence dans un Socrale et un Newton , ne voit-on pas des créatures de la même espèce , des hommes abandonnés à eux-mêmes, des sauvages enfants de la nature, se tailler une bouche artificielle au-dessous de la bouche naturelle , pour plus de commodité et d'embellissement (1).

L'ivrognerie est une horrible folie , ce n'est ni un besoin , ni un plaisir : c'est un signe de barbarie ou de misère. Chez les classes aisées, ce vice n'est plus qu'une exception, du moins en France; chez les basses classes, c'est une habitude générale , qui va en augmentant. N'y a-t-il pas dans ce fait bien constant, le germe d'une explication raisonnable de ce vice étrange , et l'indication des moyens qui, seuls, peuvent le faire disparaître?

Dieu nous garde d'excuser l'ivrognerie ni ceux qui s'y livrent, mais nous croyons utile d'en donner l'explication qui nous semble vraie.

L'homme a des besoins d'une double nature, besoins du corps, besoins de l'esprit , de Fàme et du cœur ; le bonheur, ou du moins le calme, n'existe qu'à la condition de la satisfaction de ces besoins dans la proportion de leur vivacité. Les besoins

(1) Notice sur les Indiens de l'Amérique du Nord, par Eug. Vail , citoyen des États-Unis. Paris, 1840.

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