‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 171 sur 314 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

du corps s'annoncent par des signes faciles à reconnaître, par la soif et la faim ; il n'en est pas de même des autres besoins. Une vague inquiétude, un malaise sans nom, sont chez le plus grand nombre des hommes le seul signe qui les révèle. L'homme intérieur est mal à l'aise; son activité s'inquiète, elle s'égare , elle demande satisfaction; mais la conscience de l'individu distraite ou endormie et n'ayant pas l'habitude d'obéir à la volonté, ne peut pas apprendre ce que l'âme demande; l'homme tourmenté sans en savoir la cause essaye de s'apaiser par les jouissances dont il a l'habitude ; s'il ne connaît d'autre existence que la vie matérielle, d'autres plaisirs que ceux des sens, il boit, mange et s'endort.

« Si votre père vous demande du pain, dit l'Évangile, lui donnerez-vous une pierre ? » L'homme grossier, chez lequel la noble partie de la nature n'a pas été cultivée se méprend sur les besoins qu'il éprouve, et souvent quand son âme lui demande du pain , il lui présente une pierre.

N'est-il pas naturel que le pauvre travailleur , privé le plus souvent d'éducation morale , privé de nobles plaisirs , de fêtes et de spectacles qui parlent à son imagination et à son cœur, privé surtout de culture intellectuelle, n'est-il pas étonnant que dans un tel état de dénûment moral , il enivre son corps pour perdre le sentiment des vagues inquiétudes qui le tourmentent ? Ce qui a de l'attrait pour lui dans l'ivresse, c'est que l'ivresse l'étourdit, l'enlève au sentiment de sa condition présente , c'est qu'elle l'endort.

Si l'on étudiait à fond les phénomènes de l'ivresse , peut-être verrait-on que c'est une sorte de grossière et brutale poésie. L'ivrogne rêve en beau , il goûte pour un moment une sorte de bonheur convulsif qui a tant d'attrait pour lui , dans la privation d'émotions où il vit, qu'il ne craint pas de l'acheter aux dépens de sa santé, de plusieurs jours de souffrance et d'amers regrets.

Quelles que soient les causes de ce vice, toujours est-il qu'elles doivent être générales comme lui. La misère y est assurément pour une grande part, car le penchant des populations à l'ivrognerie est en raison directe de leur misère physique , de leur dénûment. Contre un mal qui a de pareilles causes, les sociétés de tempérance les plus philanthropiques sont sans

Page 1