LIVRE
disparu l'ivrognerie : c'est comme cela seulement que la guérison des classes pauvres est possible. Donnez à l'homme qui vil de travail le sentiment des nobles besoins de la nature humaine, et les moyens de les satisfaire , et il ne s'enivrera plus. Mais si vous le ravalez par ses fonctions et la grossièreté de ses besoins à la condition de la brute, il protestera par l'ivrognerie, le suicide moral, contre l'existence animale qu'on lui aura faite.
Les ouvriers, particulièrement ceux des ateliers industriels, sont de plus imprévoyants, libertins, prodigues, malintentionnés envers ceux qui les emploient, et ces vices sont des causes actives et les plus apparentes de leur misère. Ces vices, qui les ruinent et les dégradent, sont imputables à leur volonté , car ils pourraient résister plus qu'ils ne le font à leur fatal attrait; mais pour cela, il leur faudrait plus que de l'honnêteté, il leur faudrait de l'héroïsme. En effet , ils sont placés dans une condition physique et morale qui les soyîarte aux plaisirs grossiers, et leur fait de l'abrutissement un besoin et une jouissance. Si l'on veut que la volonté de l'homme l'affranchisse de la servitude du vice , il faut, avant tout, écarter les circonstances qui encouragent ie vice , pèsent sur la volonté et la contraignent à fléchir.
Par exemple, les ouvriers sont imprévoyants, vivent au jour le jour, tantôt dans l'abondance, tantôt dans la plus extrême détresse. Mais n'est-il pas bien difficile de leur enseigner la vertu de prévoyance, lorsque l'industrie donne des leçons et des encouragements à leur insouciance ? Sur quoi s'exercerait leur prévision? tout est mobile, incertain autour d'eux, tout est soumis aux chances les plus capricieuses du jeu et du hasard! « L'important pour l'ouvrier, dit M. Villermé, est plus encore d'avoir des salaires stables que des salaires élevés (1). » Quelle est l'industrie où des salaires stables, un travail permanent, sont assurés aux populations? Nous avons vu qu'en Angleterre, les ouvriers de certains ateliers ne pouvaient guère compter sur plus de neuf mois d'occupation, et que , périodiquement, les crises industrielles leur retiraient pendant des saisons entières tout moyen de subsister par le travail.
(1) Tableau de V état physique et moral des ouvriers . t. ii, p. 16