‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 177 sur 314 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

» Et que dire encore de l'indifférence de ces maîtres qui n'ont » jamais un mot d'encouragement pour leurs ouvriers , qui ne » les voient jamais hors de leurs ateliers, ne leur adressent ja- » mais la parole , ne répondent à leurs questions que par un » monosyllabe dur ou offensant, qui ont enfin poussé la naïveté » de leur égoïsme jusqu'à m'avouer que dans l'intérêt de l'ou- » vrier lui-même, il était bon qu'il fût toujours aux prises avec » le besoin, parce qu'alors, me disaient-ils , il ne donne pas de » mauvais exemple à ses enfants, et que la misère est le garant » de sa bonne conduite et (1). »

Nous sommes moins sévères pour les chefs d'industrie que M. Villermé lui-même: le laisser-faire , la loi suprême qui règle le monde industriel , a mis les maîtres et les ouvriers en hostilité manifeste, a isolé leurs intérêts et en a fait deux classes , deux castes on peut dire, séparées par un abîme. Quoi d'étonnant si l'entrepreneur de travail devient rtrsouciant pour le travailleur, indifférent à ses maux? Dans la pensée du chef de fabrique les ouvriers ne sont pas des hommes , mais des forces dont l'emploi coûte cher, des instruments rebelles et moins économiques que les outils de fer et de feu ; il faut sortir de son point de vue habituel, s'élever au-dessus de ses propres intérêts pour voir dans ses ouvriers des semblables. L'homme est ainsi fait qu'il ne sent bien que ce qui le touche de près, et que, sans être cruel , il peut être complètement indifférent aux souffrances d'une classe d'hommes avec laquelle il n'a pas de commerce moral, pas de sentiments communs. Certes, madame de Sévigné n'était pas une méchante femme , et , si nous en croyons sa tendresse épistolaire , elle possédait au plus haut degré les sentiments affectueux; et cependant madame de Sévigné, racontant les atroces châtiments exercés envers le peuple de Bretagne qui s'était ameuté à propos d'une taxe, madame de Sévigné, la mère passionnée, parle de pendre et de rouer des bourgeois et du menu peuple, d'un ton badin, dégagé , qui ne trahit pas la moindre sympathie, « Avant-hier, » dit-elle, on roua le violon qui avait commencé la danse et la « piilerie du papier timbré ; il a été écartelé et ses quatre quar- » tiers ont été exposés aux quatre coins de la ville. On a pris

(1) Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, t. m, p. 57-58.

Page 1