‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 184 sur 314 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

le plus généreux , s'il ne sait que faire l'aumône, n'aura jamais le pouvoir de suspendre un moment les progrès de la misère. C'est une vertu , un devoir, je le sais ; et quand elle est pratiquée avec discernement, elle crée à celui qui la fait des mérites infinis. Elle remplit ici-bas les fonctions de justice dislributive , de providence terrestre , et c'est pour cela que la religion en a placé la récompense dans les cieux.

Mais , bien que toujours également méritante , la charité n'est pas toujours également efficace. D'abord , à mesure que la société s'agrandit et se complique , la classe pauvre s'éloigne de plus en plus des classes aisées, leur devient étrangère, et un moment arrive où l'ouvrier des fabriques n'a plus aucun rapport avec celui qui l'emploie : l'ouvrier ne peut pas aller au maître, et le maître ne va point à lui. Je ne dis pas que les choses devraient se passer ainsi, je dis que, sous l'influence des forces auxquelles le monde est abandonné, c'est ainsi qu'elles se passent. Dans une société ainsi faite , le discernement est devenu impossible à la charité privée, et la pratique d'une vertu est souvent une cause d'immoralité et de misère. L'aumône est jetée au hasard dans une foule de misérables, et ce ne sont pas les plus méritants, mais les plus adroits et les plus hardis qui la ramassent. La charité privée encourage et entretient la mendicité qui, dans la société actuelle, se compose en plus grande partie de la misère vicieuse , hypocrite et déhontée. Exposé à de perpétuelles méprises , l'homme le plus disposé à la bienfaisance s'efforce de devenir indifférent aux souffrances humaines pour n'être plus trompé. La charité privée diminue avec la misère. Le pays où se trouvent le plus de misérables sont ceux où l'on donne le moins.

La charilé, teîie qu'elle a été recommandée et pratiquée jusqu'ici , la charité qui fait l'aumône , n'est plus en accord avec l'état compliqué des sociétés actuelles , avec les besoins du monde nouveau. La vertu est éternelle , mais ses formes varient. Chaque âge doit avoir ses vertus , et l'aumône ne suffit plus au nôtre. L'hospitalité, telle que l'antiquité la pratiquait , n'est plus possible chez nous; Jupiter Hospitalier n'a pas de femples dans les sociétés modernes. Pourquoi une charité nouvelle ne succéderait-elle pas à l'ancienne, devenue insuffisante et même pernicieuse? Puisque la charité qui fait l'aumône

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