‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 185 sur 314 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

n'est plus assez riche pour soulager la misère de ce monde t n'est-il pas temps de lui substituer la charité qui prévient la misère et en combat les causes? Quand un vaisseau , sur une mer orageuse , s'entr'ouvre au choc des tempêtes , il ne faut pas se contenter de rejeter l'onde ennemie à la mer; l'équipage se fatiguerait en vain , les flots entreraient toujours plus vite qu'il ne pourrait les expulser ; le seul moyen de salut qui reste alors, c'est de boucher les voies d'eau à mesure qu'elle se déclarent, et de supprimer à temps les causes qui entraînent le vaisseau à l'abîme : autant vaudrait demeurer inactif et attendre passivement la mort, que de vouloir épuiser l'Océan.

Espérer de remédier à la misère par la charité , c'est tenter follement d'épuiser l'Océan : c'est travailler inutilement à rejeter quelques gouttes d'eau à la mer, lorsqu'elle pénètre à flots dans l'esquif entr'ouvert. Que ceux donc qui ne veulent pas périr attaquent la cause première du danger, lorsqu'il en est temps encore, avec intelligence et courage, et la société sera sauvée de l'abîme !

La charité que le Christ nous a enseignée n'est pas entièrement consommée dans l'aumône. Donner à ceux qui ont faim et soif, c'est accomplir seulement la lettre du précepte , l'esprit de la loi va plus loin ; notre devoir est d'appliquer notre intelligence à le comprendre , notre cœur à l'accomplir. Pour que les secours donnés soient efficaces , il faut que la misère ne soit qu'une exception. L'homme charitable soulagera bien le voyageur malade étendu sur la route , comme le Samaritain de l'Évangile ; mais si un peuple tout entier succombait d'inanition, comme le peuple d'Irlande, l'aumône suffirait-elle pour le relever de sa détresse? L'ancienne société était organisée. Chaque individu avait sa place marquée, soit comme maître , soit comme serviteur, et les maîtres assuraient le pain de chaque jour à leurs serviteurs , qui faisaient partie de leur famille : les faibles et les pauvres recevaient les moyens de vivre en échange de leur liberté. Je ne veux pas dire que l'état social antique ou celui des pays de servage , comme la Russie , soit préférable au nôtre , je veux montrer seulement qu'au milieu de sociétés ainsi organisées, la misère est une exception. La charité du Samaritain de l'Évangile ne s'applique qu'à des cas peu nombreux , faciles a soulager. Les individus déclassés par

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