LIVRE II
L'incertitude de l'existence est le premier trait de ressemblance qui rapproche le pauvre du sauvage. Pour le prolétaire de l'industrie, comme pour le sauvage, la vie est à la merci des chances du jeu, des caprices du hasard : aujourd'hui bonne chasse et salaire, demain chasse infructueuse ou chômage, aujourd'hui l'abondance et demain la famine; et comme ces alternatives ne dépendent pas de la volonté de celui qui les subit, comme il estimpossible de les régler, il en résulte qu'il s'habitue nécessairement à l'insouciance de son sort , et ne se donne pas la peine de prévoir les besoins de l'avenir. Celui-là seul qui sème et moissonne possède la prévoyance; celui qui chasse ou qui joue ne connaît que le hasard et il attend tout du hasard ; pour lui le présent seul existe , l'avenir n'est pas. Voilà donc déjà une des premières vertus sociales, l'habitude de la prévoyance, rendue bien difficile et même impossible à l'ouvrier pauvre qui n'a pour vivre qu'un travail déprécié, qu'il n'est pas sûr d'échanger chaque jour contre le pain nécessaire à la vie. Quand nous en serons à l'élude des causes, nous verrons que l'incertitude de l'existence par le travail contribue pour une grande part à la démoralisation que l'on reproche aux classes inférieures.
L'éducation du pauvre, telle que nous l'avons vue surtout en Angleterre, est-elle autre chose que celle des sauvages , moins trop souvent, hélasî les caresses de la maternité! Ces petits enfants qui fourmillent dans la fange des rues de Liverpool et des autres grandes villes d'Angleterre sont élevés avec moins de soin assurément que les petits des chiens et des chevaux de la noblesse de ce pays. Chose étrange ! on s'occupe avec la plus louable attention , avec le plus heureux succès, de l'amélioration des races d'animaux, et l'on abandonne la race humaine dans le peuple à toutes les causes qui peuvent la dégrader et la corrompre! Il n'y a, je l'affirme , que les pourceaux dont l'éducation physique soit comparable à celle des enfants du bas peuple en Angleterre. Je sais que l'énormité du mal a fortement ému l'opinion dans ce pays, et que l'on songe à établir, au profit des classes pauvres , un système d'éducation publique ; mais si ce bienfait, qui n'est pas encore réalisé, fait rende;dans la vie sociale quelques malheureux voués à la barbarie, il ne pourra pas sauver la classe d'individus à laquelle on vou-