CHAPITRE I
gardait l'ignorance du peuple comme la plus sûre garantie de sa domination , l'Église établie aussi déplore aujourd'hui l'ignorance et l'abrutissement des classes pauvres , et elle veut qu'on les éclaire, pourvu qu'on lui laisse à elle seule , exclusivement à tous autres , le privilège de leur mesurer la lumière. Les véritables partisans de l'instruction populaire ne l'entendent pas ainsi, ils veulent que l'école soit un établissement séculier, sous l'autorité et la surveillance directes de l'État, et non pas de la sacristie. L'opinion , il n'y a plus à en douter , leur donnera la victoire , et avant peu les réformateurs seront mis en demeure d'arrêter les progrès de la misère publique au moyen d'un bon système d'éducation populaire.
Obtiendront-ils par là tous les résultats qu'ils attendent? Non ! Une triste déception leur apprendra bientôt que les plus utiles réformes, si elles n'attaquent pas la misère dans sa cause la plus générale , sont impuissantes à en arrêter les progrès. Ceux qui espèrent diminuer la misère par l'éducation procèdent comme si la misère morale était la cause première de la misère physique ; et cela n'est pas , nous l'avons , je crois , démontré. Mais laissons-les faire , leur but est excellent en lui-même, et le bien qu'ils feront ne sera pas perdu.
Comme nous l'avons dit plus haut, ce n'est que d'une manière très-indirecte que l'instruction populaire agira sur la condition économique des classes laborieuses. Les tisserands à la main d'Angleterre ne manquaient ni d'intelligence ni de moralité lorsque la misère est venue fondre sur eux et les entraîner forcément à l'ignorance et à l'immoralité. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était de résister le plus longtemps possible à la misère , et nous savons qu'ils l'ont fait. Si on parvient à éclairer et à moraliser par l'éducation la majorité des travailleurs, nul doute qu'ils ne résistent plus qu'ils ne font aujourd'hui à Faction de la misère. Dieu veuille que celte résistance , devenue générale, soit assez forte pour arrêter la marche du mal et donner le temps d'en étudier et d'en connaître les causes ! De cette façon on pourrait dire que l'éducation des classes pauvres a réellement contribué à l'amélioration de leur sort , parce que, si les véritables causes leur étaient connues , elles en réclameraient la suppression, et dans leur intérêt et dans celui de la communauté tout entière.
LIVJIE IV.
En attendant qu'il soit permis aux apôtres de l'éducation populaire dans la Grande-Bretagne de faire jouir leur pays des avantages de leur système , ils travaillent avec ardeur à préparer son application , et déjà nous avons vu des écoles modèles pour les enfants pauvres, qui permettent de juger d'avance de ce système , et ces premiers essais nous ont donné l'idée la plus favorable de la réforme projetée. Le comité de l'éducation, présidé par le docteur Kay , a déjà institué d'excellentes écoles destinées aux enfants recueillis par la charité publique. Le watch-house (maison d'asile), dirigé par M. Claydon, et l'école de Norwood, dirigée par M. Aubin , sont assurément les meilleurs établissements qui aient encore été ouverts à l'enfance pauvre. L'instruction y est plus complète et plus méthodique que celle de nos écoles primaires ; elle comprend l'éducation morale et religieuse, le chant et les éléments de quelques métiers. Les garçons travaillent quelques heures par jour, sous la direction d'un maître cordonnier et tailleur , et de plus ils apprennent en manière de gymnastique la manœuvre des vaisseaux. Ce fut un beau spectacle pour nous de voir à Norwood quelques centaines de petits garçons, en costume de matelots , rangés au pied d'un mât gréé , dressé au milieu d'une surface qui figurait le pont d'un vaisseau , avec ses bordages , ses canons et ses sabords , s'élancer sur les vergues au signal du maître, déployer et carguer les voiles, hisser pavillon, comme l'équipage exercé d'un vaisseau de guerre ! Ces enfants, ainsi élevés , trouvenL tous à se placer dans le monde au sortir de l'école 5 ils deviennent ouvriers, matelots et probablement honnêtes gens. De pareilles écoles sauvent, on peut le dire, les enfants qu'elles recueillent. Pour mieux préparer encore l'œuvre de l'éducation populaire, le docteur Kay a établi dans sa propre demeure , à Battersea , une école normale pour les futurs instituteurs. Ce n'est qu'une expérience sur de petites proportions, mais qui suffit pour préparer l'application du système. Si l'esprit de parti et l'intolérance religieuse ne repoussent pas à jamais le bill de l'éducation populaire, le système pourra être immédiatement mis en action : les cadres sont formés, il n'y aura plus qu'à les remplir.
D'autres institutions , qui s'adressent aux adultes , ont pour but d'encourager l'instruction et la moralité dans le peuple des