‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 213 sur 314 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Et je crains bien que la misère ne devienne chez nous un dissolvant aussi énergique de toute intelligence, de toute moralité. Comme l'esclavage et plus que lui encore, elle est en désaccord avec les principes , les idées, les sentiments qui sont îa base de la sociabilité moderne. La raison moderne déclare que le travail n'est pas seulement un devoir, mais un droit, mais la source du plus précieux des droits , du droit d'exister et de participer aux produits et même à la propriété des instruments du travail. Or, dans le fait , le travail n'est pour le plus grand nombre des bommes qu'une dure nécessité , une peine qui n'assure pas à celui qui la subit le droit d'entretenir sa vie. Demandez à l'économie politique qu'est-ce que le travail? Elle vous répondra que c'est une marchandise , qui doit attendre l'acheteur et supporter toutes les réductions , toutes les alternatives que la loi de la concurrence lui impose! Est-ce là la conséquence légitime des principes généreux qui ont émancipé et réhabilité le travail en théorie ? La contradiction ne s'arrête pas là : la loi déclare que les citoyens sont égaux devant elle et qu'ils doivent contribuer aux charges de l'État en proportion de leur fortune. Or, par le fait des lois économiques et des impôts , un très-grand nombre d'hommes est privé des moyens de se procurer les bienfaits de l'égalité et même dé la liberté, et les charges de l'État écrasent le pauvre pour alléger le fardeau du riche ! Les lois et les principes voient dans le travailleur un homme , un citoyen; la religion, un frère ; et les institutions économiques en font un paria , un serf , non plus attaché à la glèbe, mais à une machine ! Une grande révolution , accomplie par le bras des pauvres , a brisé les privilèges , restes de servitude qui avaient pour but de perpétuer dans les mêmes familles l'opulence ou la misère; et voici qu'une force plus puissante que celle de l'ancienne aristocratie enferme une partie delà nation, émancipée par la révolution et rachetée par le sang , dans un cercle de servitude et de misère d'où la mort seule peut l'affranchir !

Hélas ! notre intelligence a déjà honteusement succombé devant cette contradiction! cette intelligence, si ingénieuse à découvrir ies causes les plus cachées des phénomènes de la nature et de l'esprit, est demeurée aveugle, muette et comme paralysée en présence de la misère qui , comme pour la braver,

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