CHAPITRE II
clave, et il remontera un jour dans la personne de ses enfants à la dignité de chef de famille et de propriétaire. Moïse a tellement pour but la conservation et le rétablissement par la loi de l'égalité primitive , qu'il recommande à son peuple d'avoir de préférence pour serviteurs et servantes des hommes de race étrangère; mais quelle différence entre cette domesticité patriarcale et l'esclavage des autres nations ! Le repos du dimanche était aussi évidemment dans la pensée de Moïse une institution économique d'une haute importance , qui mettait la moralité et la santé du pauvre sous la protection de la loi. Les motifs du sabbat sont clairement indiqués dans la Genèse ; le repos est un besoin pour tous les êtres vivants; la satisfaction de ce besoin est garantie par la religion contre la cupidité ou la dureté de ceux qui sont les dispensateurs du travail. « Tu te reposeras le jour du sabbat, dit la loi mosaïque , afin que ton serviteur, ta servante et ton bœuf prennent du repos.»
Et croirait-on qu'une pareille institution, protectrice du pauvre et du faible, n'a pas trouvé grâce devant la science du laisser-faire ? L'institution du repos hebdomadaire avait le malheur d'être prescrite par les prêtres, interprètes déconsidérés d'un culte dont on ne voulait plus , et c'est ce qui explique sans doute pourquoi elle a été si vivement attaquée. Il n'y a pas jusqu'aux philanthropes qui ont réclamé, dans l'intérêt public, la suppression du repos sabbatique. Le pacifique abbé de Saint- Pierre pensait que , si on faisait travailler les pauvres huit heures , le dimanche , pour cinq sous de salaire , on répandrait ainsi sur le peuple une aumône de plus de 20 millions. L'abbé philanthrope ignorait assurément que toutes les heures qu'on ajoute à la durée du travail sont une perte pour l'ouvrier, et que la journée de 16 heures dans les manufactures produit beaucoup moins aujourd'hui que ne produisait il y a quelques années celle de douze heures j il ne savait pas que l'industrie parviendrait à résoudre ce problème économique : Payer moins l'ouvrier à mesure qu'on le fait travailler davantage ! La manière dont l'économie politique a envisagé la célébration du dimanche (1) ne prouve pas en sa faveur, car elle s'est généra-
(1) Voyez De V utilité de la célébration du dimanche considérée
lement déclarée contraire à la seule institution protectrice des classes pauvres, que la société actuelle ait conservée. Si vous ne voulez pas que le repos nécessaire au travailleur lui soit garanti par la religion , garantissez-le par la loi ; substituez , si vous le voulez , la décade révolutionnaire à la semaine génésiaque , niais faites en sorte que le mouvement des machines s'arrête un jour, afin que le corps de l'homme puisse se reposer, et son esprit travailler un peu! Déjà la loi a été obligée de régler les heures de travail des enfants dans les manufactures j pourquoi ne réglerait-elle pas aussi les heures de travail des adultes? Pourquoi la loi ne veillerait-elle pas à ce que l'un des besoins les plus impérieux du corps et de l'esprit de l'homme , le besoin du repos , lui fût garanti contre la cupidilé de l'industrie? Pour mieux faire voir dans quelles contradictions peut tomber l'esprit de l'homme, voici que la science du laisser-faire remplace le repos régulier et prévu du dimanche, par le chômage imprévu et forcé des crises industrielles ! Cette courte digression sur le dimanche peut servir à démontrer de quelle importance est pour un peuple la constitution régulière et légale du régime économique.
Les législateurs de l'antiquité, Lycurgue et Solon , si nous croyons ce qu'on nous raconte d'eux , ont donné pour base à leur constitution politique une réforme radicale dans l'économie du peuple auquel ils destinaient leurs lois. Au moment où Lycurgue donna ses lois aux Lacédémoniens , « ce peuple était partagé, nous dit Plutarque (1), en une multitude de pauvres et de misérables qui encombraient et menaçaient la cité , et un petit nombre de riches qui avaient concentré toute la fortune dans leurs mains ; l'inégalité la plus absolue régnait avec ses conséquences comme l'orgueil, l'envie, la perversité, l'insolence et tous les autres vices plus grands encore qui peuvent perdre un peuple. » Dans de pareilles circonstances, Lycurgue résolut d'abolir la pauvreté et l'opulence, de faire un partr.ge égal des terres entre tous les citoyens, et de les soumettre au même genre de vie, en ne laissant de distinction entre eux que
sous le rapport de V hygiène publique, de la morale, des relations de famille et de cité, par P. J. Proudhon, imprimeur, (î) Plutarque. — Vie de Lycurgue , ch. vin.