LIVRE II
Nous avons dit que le plus grand mal de l'industrie actuelle était de créer par milliers des travailleurs imparfaits, d'entasser autour d'elle, sans le moindre souci, des populations qui ne possèdent pas d'état régulier, pas de moyens fixes d'existence , qui n'ont pour ainsi dire qu'une profession factice , éphémère, avantageuse aujourd'hui et demain sans emploi. Or, si cela est vrai, cela est-il une amélioration, un progrès ?
L'industrie mécanique multiplie les travailleurs inhabiles ; ce sont les travailleurs inhabiles qu'elle recherche de préférence , dont elle encourage surtout la production. Les plus petits enfants sont les bienvenus auprès d'elle ; dès qu'on les lui présente, elle a pour eux du travail et des salaires : elle sait se passer d'ouvriers , il ne lui faut que des apprentis ! Elle a poussé si loin le goût pour le travail des petits enfants , que les législateurs de France et d'Angleterre ont été obligés d'intervenir, et de lui en arracher quelques-uns. Les hommes faits, les véritables ouvriers, sont peu à peu expulsés des manufactures ; ils n'ont plus que les ateliers de construction , les fonctions de mécaniciens , d'artisans supérieurs , dont le nombre est très-borné, et qui demandent des conditions d'apprentissage ou d'habileté que très-peu de travailleurs sont en état de réunir. Les fileurs eux-mêmes , ces aristocrates de l'industrie mécanique , ont déjà presque entièrement disparu : des métiers self-acting 7 marchant tout seuls, avec la surveillance d'un ou deux enfants ou d'une femme , les ont presque partout remplacés. Les manufacturiers n'ont conservé les fileurs que pour les numéros les plus élevés; pour le reste, ils ont décomposé les fonctions , et remplacé le travail de l'homme par celui de deux femmes, de quatre enfants, quand ils n'ont pas pu le faire exécuter par une machine nouvelle. A Birmingham, même dans les ateliers où l'on travaille les métaux , il n'y a pas plus d'un homme pour dix femmes ou enfants. A Manchester, dans les manufactures de coton , il n'y a plus d'hommes. J'ai vu des ateliers composés de 1,200 à 2,000 ouvriers , tous femmes, jeunes filles ou enfants. Les poicer-looms (j'ai vu jusqu'à 2,000 métiers à tisser mus par la vapeur, ballant à la fois dans une seule fabrique) sont exclusivement dirigés par des femmes et des filles : pas un seul homme , pas un seul employé au lis-