LIVRE IV
Pour nous, la lecture et l'écriture ne sont que des moyens excellents, indispensables, d'apprendre facilement ce qu'il importe à tout homme de ne pas ignorer ; mais si l'instruction se borne à donner aux jeunes générations la faculté de lire et d'écrire, avec une connaissance imparfaite des nombres et des éléments de la grammaire, une instruction si insuffisante me paraît, je ne crains pas de le dire, dût-on me prendre pour un obscurantiste , absolument inutile et même plus dangereuse que l'ignorance à ceux qui la reçoivent et à la société.
Je le demande à tout homme de bonne foi qui connaît tant soit peu, par ses propres observations , l'état moral et intellectuel des classes laborieuses, particulièrement des paysans de la France, quel usage peuvent-ils faire de l'art de lire et d'écrire qu'ils ont appris à l'école? S'ils ont le bonheur de posséder des sentiments religieux, ils auront l'avantage de pouvoir lire l'Évangile, et cette féconde parole sèmera dans leurs âmes le germe des bonnes pensées. Mais hélas! l'Évangile est le seul livre que puissent lire les disciples des écoles primaires ; j'oubliais l'almanach, avec ses bons mots et ses contes; j'oubliais surtout les innocents petits livres du colporteur ! Le colporteur, avec ses brochures obscènes , impies et toujours stupides , voilà le moraliste et l'instituteur réel des villages éclairés de la France. On va me dire que je répète ici les déclamations des prédicateurs d'il y a quinze ans; mais est-ce ma faute si le progrès des lumières, par le système actuel d'instruction primaire, donne complètement raison aux plus fougueux et plus aveugles défenseurs de l'autel et du trône? Je dis la vérité , et ceux qui n'en sont pas les ennemis par intérêt ou par métier, ne m'en voudront pas pour cela.
Ceux qui doutent de l'inutilité et même de la mauvaise influence qu'exerce sur les populations le système de l'instruction primaire , n'ont qu'à étudier d'un peu près la situation intellectuelle et morale des paysans de la banlieue de Paris. Toutes les communes des environs de Paris sont peuplées, riches, pourvues d'instituteurs et d'écoles en pleine activité où l'on apprend à lire et à écrire, et de plus tout ce que le système actuel peut enseigner. Eh bien ! je ne crois pas être pessimiste en affirmant que la population de ces localités s'abaisse constamment en moralité et même en intelligence. La misère intel •