‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 308 sur 314 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de prêtres. Je ne crois pas que le pays, ni les lettres, ni les hommes de lettres , se trouvent bien de cette surabondance de littérateurs. Nous savons par expérience que le trop grand nombre des artistes ne profite pas aux arts et encore moins aux artistes.

Nous regrettons de n'avoir pas le temps de dire sur ce sujet tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons la vérité. Mais la question de l'éducation , dans sa généralité, ne touche qu'indirectement notre sujet, et nous sommes forcé d'y rentrer. 11 nous reste à exposer quel est îe genre d'éducation publique qu'il importerait à une nation et à son gouvernement de donner et recevoir.

Le but de l'éducation populaire est défini : il ne consiste pas à apprendre telle ou telle chose dans des écoles publiques, il consiste à cultiver l'intelligence et les organes de tous les citoyens, afin de les mettre à même d'en tirer le parti le plus avantageux possible pour eux-mêmes et pour la communauté. Un bon système d'éducation populaire est le complément nécessaire, nous l'avons dit, de la constitution de l'économie publique : il communique la volonté et la capacité du travail productif à tous les citoyens.

Or, ce but peut-il être atteint dans nos communes villageoises, et même dans les plus pauvres? Il nous semble que si le pouvoir qui représente la société était bien résolu à faire mieux que l'instruction primaire actuelle, rien ne serait plus facile; mais il faudrait alors se décider à mettre sur le compte du budget de l'État , une somme suffisante aux besoins de l'instruction populaire dans une nation comme la France. Nous ne voulons pas que l'État fasse cadeau à chaque commune de la France d'un savant accompli chargé d'enseigner toutes les sciences au village; nous demandons seulement pour chaque commune un homme de bon sens, un homme sain d'intelligence , ne sachant que ce qui lui importe de savoir, qui serve à la commune d'instituteur et de modèle. On va voir qu'il ne sera pas difficile à un homme , à un simple paysan , de réunir les connaissances qui doivent faire la base de l'instructi«n primaire.

Qu'importe-t-il en effet de savoir pour faire un travailleur intelligent, un homme de bien? Il importe de connaître toutes les vérités de l'ordre physique et moral qui intéressent l'homme

316 LIYKK IV.

comme créature soumise aux influences physiques, comme travailleur ayant besoin du secours de forces ou d'agents physiques, et enfin comme être moral uni à ses semblables par les lois sociales et physiques, à l'univers et à Dieu par la religion.

Chaque commune, même la plus pauvre, possède une école admirable où l'enseignement dont nous venons de parler se donne presque de lui-même : cette école, ouverte à tous, aux petits enfants comme aux adultes , consiste dans les champs, les troupeaux , les instruments de travail de chaque commune, dans ses forêts , ses prairies , ses montagnes , dans son soleil et son ciel étoilé. Voilà la véritable école du peuple, voilà les livres qu'il faut lui apprendre à lire avant de lui mettre sous les yeux les livres des hommes. Et celui qui lira la moindre page de ces livres aura plus de chance de devenir un homme intelligent et droit, que celui qui aura suivi pendant des années les leçons des sophistes les plus subtils.

L'instituteur primaire enseignera donc à ses jeunes élèves l'histoire naturelle, particulièrement celle du pays; il les habituera à reproduire par le trait les principaux objets de la nature qu'il leur mettra sous les yeux, et les instruments du travail dont ils devront se servir; il leur donnera les notions générales sur les astres et la terre, qui sont nécessaires pour satisfaire la curiosité que tout homme apporte avec lui en venant au monde, et il confirmera ses leçons par des observations faciles à exécuter, sans autre secours que les sens ou des instruments trèssimples. L'éducation intellectuelle sera complétée par quelques connaissances de mécanique, de physique et même de chimie. Il apprendra ainsi ce que l'homme doit craindre ou espérer des corps qui l'entourent. Ces connaissances ne seront point des théories, mais des faits faciles à démontrer et à retenir, aboutissant presque tous à une vérité pratique. Quand il aura fait bien connaître aux enfants les principaux objets de la nature au milieu de laquelle ils vivent, il leur en expliquera la structure générale, et les amènera à comprendre ainsi un système d'existence et de vie, le système d'un minéral, le système d'un végétal , le système d'un animal. Ici l'éducation intellectuelle sera complète, mais en petit , du point de vue local de la commune. L'éducation réelle ainsi achevée ou du moins bien avancée , l'instituteur primaire donnera à ses élèves des leçons sui-

Page 1